« Lee Horn » : l’homme qui n’était jamais du bon côté de la frontière

Avec Lee Horn : Le Fantôme de Wounded Knee, Philippe Thirault et Gilles Mezzomo font courir une même violence de l’Ouest américain aux Philippines, avant de la ramener dans les rues de New York. Derrière les habits du western et le moteur assez classique de la vengeance, leur album sonde surtout le destin de Lee Horn, un homme successivement adopté, déplacé, enrôlé, amoureux et endeuillé, qui aura passé sa vie à chercher une place dans des mondes qui ne savaient que faire de lui.

Lorsque nous le découvrons en décembre 1890, Lee Horn s’appelle encore Cri-de-l’aigle. Il a neuf ans, la peau blanche, mais une famille lakota. À Wounded Knee, les soldats américains lui prennent presque tout. L’enfant échappe au massacre et emporte avec lui le visage de celui qui l’a orchestré : Ben Norton. Il ne sait pas encore que cet homme traversera son existence de bout en bout.

Recueilli par une famille de fermiers noirs, Cri-de-l’aigle devient peu à peu Lee Horn. Ce changement de nom ne résout pourtant rien. Toute l’intelligence du personnage imaginé par Philippe Thirault et Gilles Mezzomo tient à cette identité continuellement déplacée. Blanc parmi les Sioux, Sioux parmi les Blancs, il grandit ensuite dans une famille afro-américaine qui l’aime sans pouvoir abolir le regard des autres. Même lorsqu’il endosse finalement l’uniforme américain, l’intégration conserve quelque chose de cruel : le voilà soldat sous le drapeau qui a exterminé les siens.

Avant cela, il y aura pourtant Betty. Un amour adolescent, maladroit et lumineux, pour une jeune fille noire légèrement plus âgée que lui. Lorsqu’elle part avec sa famille, Lee Horn ne se résout pas et tente de la rejoindre. Il arrive malheureusement trop tard et apprend sa mort. Partant, derrière l’homme obsédé par la justice demeurera ce garçon à qui l’on a constamment retiré ceux qu’il aimait. Ce n’est d’ailleurs pas anodin si, au terme de son parcours, sa pensée revient vers Betty.

Le passage aux Philippines a son importance. Lee Horn y découvre une guerre coloniale sans fard, les populations affamées, les incendies, les exactions et les massacres. L’Histoire bégaie avec une sinistre obstination : l’enfant qui avait vu l’armée américaine massacrer les Sioux est devenu adulte dans cette même armée et assiste désormais à la violence exercée contre un autre peuple. Et, comme pour achever de refermer le piège, il retrouve Norton.

L’ancien bourreau de Wounded Knee a prospéré. Désormais colonel, bientôt protégé par sa réputation et ses relations, il incarne une forme particulièrement révoltante du mal. Les institutions l’ont récompensé, lui qui a semé tant de haine et fait couler tant de sang autour de lui.

Son abjection déborde d’ailleurs largement le domaine militaire, comme en témoignera la dernière partie de l’album. Mais pour le lecteur, les dés étaient déjà jetés : persuadé d’être maître du jeu, il avait lancé à Lee, après le meurtre de sa mère : « Je t’offre donc cette souffrance qui est pire que la mort. » Cette souffrance, Lee Horn la connaît depuis l’enfance. Il porte ses morts avec lui depuis toujours.

Gilles Mezzomo donne beaucoup de chair à cette traversée. Son dessin solidement charpenté excelle autant dans le micro (les visages par exemple) que dans le macro (les paysages, les vues d’ensemble). Son découpage reste classique et lisible. Pas évident d’ailleurs, quand on sait qu’en 88 pages, l’album doit absorber près d’un quart de siècle, plusieurs continents, deux familles, une histoire d’amour, une guerre coloniale, un adversaire récurrent et une vengeance longtemps différée…

Finalement, on peut se demander qui est ce fameux fantôme de Wounded Knee : les morts, les souvenirs douloureux, ou Lee Horn lui-même ? Cet enfant qui aurait dû mourir avec les siens et qui traverse pourtant les années, les pays et les guerres, poursuivi par une tristesse inconsolable. Philippe Thirault et Gilles Mezzomo lui offrent en tout cas une solide caractérisation, dans un album qui est fortement recommandable. 

Lee Horn : Le Fantôme de Wounded Knee, Philippe Thirault et Gilles Mezzomo
Glénat, 30 septembre 2026, 88 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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