Petite Casbah : les toits de la liberté

Adapté et remonté à partir de la série animée d’Alice Zeniter et Alice Carré, Petite Casbah, en salles le 14 octobre, reste entre les mains d’Antoine Colomb, qui signe là son premier long-métrage. Entre jeu de piste et fable fraternelle, quatre enfants y sillonnent les rues et les toits d’Alger, où la guerre d’indépendance, déjà déclenchée, distille ses symptômes.

Alger, juin 1955. La guerre gronde déjà dans les Aurès, mais la ville blanche fait encore la sieste au soleil. Khadidja, neuf ans et un caractère de « petit hérisson », quitte sa Kabylie pour rejoindre son grand frère Malek, vendeur de fruits au marché. Et dès le premier jour, une première injustice. Un policier bouscule une vieille dame, Malek s’interpose, une gifle part malgré lui, et la prison de Barberousse l’avale. Livrée à la rue, la fillette est recueillie par Lyes, gamin débrouillard qui cire les souliers au marché, puis par Philippe et Ahmed, qui viennent boxer et dessiner dans sa cabane perchée sur les toits de la Casbah. Une famille se recompose, faite d’enfants kabyle, chaoui et juif, entre Casbah et la communauté de Bab-el-Oued.

Le royaume des enfants libres

Avant d’être un film, Petite Casbah fut une série de six épisodes, diffusée sur France 4 et Okoo en 2024. Le nouveau montage condense, sans étouffer, une aventure qui reste fluide et captivante, portée par une animation 2D aux aplats éclatants et à la lumière méditerranéenne soignée. Mais le film ne prolonge rien de ce que la série avait déjà exploré, et c’est dommage. Passées les premières minutes, le quotidien d’Alger, ses intérieurs, ses saveurs, ses voix et sa culture, glisse un peu trop en arrière-plan là où l’on aurait aimé s’y attarder, à l’image d’un match de boxe que tout un quartier écoute d’une même oreille à la radio.

Le montage garde en revanche l’essentiel de l’enquête pour faire libérer Malek, menée comme un jeu de piste. Une lettre codée laissée par ce dernier, une mystérieuse « Oranaise » à retrouver, des indices semés dans le dédale des ruelles. L’investigation tient lieu de leçon, et le jeune spectateur reconstitue l’Histoire comme Khadidja déchiffre le message, pièce par pièce, sans jamais subir de cours magistral. Les enseignants y trouveront un support idéal, tant la documentation est minutieuse, jusqu’à cette école de garçons où Khadidja n’a pas sa place, et à la réplique de Lyes pour qui l’école « c’est un truc de Français ».

Le parti pris historique et politique est net, sans verser dans l’orientalisme ni dans la carte postale nostalgique. Les autrices sèment également des clins d’œil pour les parents, une gifle qui rappelle les déboires d’Ali La Pointe, une Djamila qui évoque Bouhired, une militante du FLN, la voix de Reinette l’Oranaise et les poings d’Alphonse Halimi, icônes communes d’un monde partagé que la fin de la guerre dispersera. La police se résume presque à un uniforme et à une prison, mais aucun camp n’est diabolisé. Guy, camarade de classe revanchard et fils de policier, cache d’ailleurs la détresse d’un enfant né à Alger qui refuse de partir. Et Monsieur Germain, l’instituteur, fait figure de passeur, l’un des rares adultes francs et pédagogues, qui rappelle qu’il n’y a qu’une seule race, l’humanité. Difficile de ne pas y lire un lire un hommage au maître d’école d’Albert Camus.

Une guerre en sourdine

En poussant l’analyse, une autre fracture se manifeste. La famille de Guy vit au même rythme que la ville, mais dans un confort que Khadidja et ses amis ne peuvent s’offrir. Plus qu’une affaire de classe, c’est une différence de statut et de droits que le film laisse remonter à la surface, jusque dans l’économie, quand le film rappelle que fruits, céréales et tabac profitent d’abord au système colonial. Et c’est sans doute son exercice le plus stimulant afin de nourrir un débat.

L’engagement des enfants reste à leur mesure. Ni sang ni bombe, mais des avions en papier lancés des toits pour prévenir Malek d’une présence policière oppressive. Leur petit havre demeure un territoire libre d’exister et de se révolter par les mots et la confiance. Ironie de l’Histoire, ces mêmes terrasses deviendront deux ans plus tard les chemins clandestins de la bataille d’Alger.

Cette douleur est aussi la limite du film. Il y a trop peu de conflits radicaux et surtout des péripéties qui se dénouent à coups de franc-parler. Tenu en marge de la guerre, le récit manque d’un peu de tension pour s’inscrire durablement dans les mémoires. C’est le prix d’une fable accessible à partir de six ans, écrite comme un conte. Si ses faits sont inventés, son esprit reste cependant fidèle à ce qu’a traversé l’Algérie.

Petite Casbah ne réécrit donc pas les vieux manuels, mais comble plutôt leurs silences. Une aventure d’enfants, pour les enfants, où l’on apprend qu’à plusieurs, venus de tous les horizons, on peut dépasser ses peurs pour accomplir ce qu’on estime juste. De toit en toit, c’est déjà une belle enjambée.

Petite Casbah – bande-annonce

Petite Casbah – fiche technique

Réalisation : Antoine Colomb
Scénario : Alice Zeniter, Alice Carré, Marie De Banville
Interprètes (voix) : Alicia Hava, Céline Ronté, Magali Rosenzweig, Alice Orsat, Mathilde Carmes
Direction artistique : Elodie Remy
Personnages : Marine Vernhes
Décors : Benoît Ciarlo
Musique : Xavier Thiry
Direction d’écriture : Jean Regnaud
Montage : Dalila Hamdad
Production : Noam Roubah, Séverine Lebrun
Société de production : Darjeeling
Coproduction : Panique!, Lunanime
Pays de production : France, Belgique
Société de distribution France : Les Films du Préau
Durée : 1h24
Genre : Animation, Famille – à partir de 6 ans
Date de sortie : 14 octobre 2026

3.5

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Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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