L’Étrange Festival 2026 : Blaise, quand la politesse tourne à l’émeute

Présenté en avant-première à l’Étrange Festival après son passage remarqué à l’ACID Cannes 2026 et son Grand Prix Contrechamp à Annecy, Blaise n’est pas qu’une bande dessinée transposée en série Arte puis en long-métrage. Il s’agit d’un laboratoire du quiproquo, où des visages en photomontage numérique et des voix enregistrées transforment la politesse ordinaire en mécanique comique redoutable.

Tout commence par du papier découpé, au sens le plus littéral. Dimitri Planchon dessinait dans le magazine Fluide Glacial et la revue L’Écho des Savanes avant de devenir cinéaste. Sa famille Sauvage est née d’un art du gag en une page, longtemps avant de savoir qu’elle deviendrait, dix ans plus tard, une série Arte, puis un film. Ce pedigree se sent dans chaque plan composé comme une case de bande dessinée, un tableau presque immobile où seuls les yeux et les bouches trahissent un peu de vie sous des visages qui sont, eux, de véritables mosaïques — un nez pris ici, une mâchoire empruntée là. Pour obtenir ce résultat un peu cringe, Planchon et Guigue ont littéralement monté un studio photo, mitraillant des centaines de figurants sous tous les angles ; et quand un angle manquait, l’un des deux réalisateurs enfilait lui-même le costume. On est frankensteinien jusque dans la fabrication.

La vraie bascule, et la plus contre-intuitive, tient à l’ordre de fabrication. Les voix ont été enregistrées avant les images. Les comédiens jouaient ensemble, en sessions collectives quasi théâtrales, perchiste compris, quand la série les faisait défiler séparément selon leurs plannings. Finalement, ce sont eux qui donnent le tempo, l’animation venant ensuite épouser cette musicalité de la réplique qui fuse, se chevauche et se corrige. Léa Drucker et Jacques Gamblin, fidèles depuis la série, retrouvent des personnages qu’ils ont largement façonnés eux-mêmes ; Timéo, lui, hérite du rôle-titre après un casting à l’aveugle, choisi sur la seule fragilité de sa voix, sans que les réalisateurs voient son visage. Le pari est payant. Sa candeur d’adolescent ancre tout l’édifice. Et le récit a fait le trajet inverse de celui qu’on attendrait. D’une accumulation de sketches en apparence disparate, le bureau, la manifestation, la chambre d’ado, le film ne cherche jamais la ligne droite, mais une spirale qui engloutit tous les personnages, un vertige que le format court ne pouvait pas se permettre.

Le malaise à visage découpé

C’est là que loge l’efficacité comique si particulière de Blaise, un humour qui ne hausse jamais le ton. Les personnages sont congénitalement incapables de dire non, de déplaire, de sortir du rang, et c’est précisément cette platitude généralisée qui les précipite, de malentendu en malentendu, vers des situations de plus en plus absurdes et hilarantes. On songe à la fois au cinéma de Yorgos Lanthimos, Ruben Östlund et de Jacques Tati pour leurs atmosphères. Quant à la bande-son en voix de canon, héritée du goût des deux réalisateurs pour les comédies européennes des années 1970, elle souligne ce chaos ordonné entre les personnages et leurs voix qui s’harmonisent, se percutent et se contredisent. Un écho parfait aux dialogues de sourds de la famille Sauvage. La satire ne vise ni la gauche ni la droite en particulier, elle épingle surtout notre incapacité collective à nous affirmer sans finir ridicules.

Le statisme assumé, qui fait tout le charme du dispositif, engendre aussi quelques longueurs ; et cette manière de tout désamorcer par le rire finit, par moments, par tenir le film à distance de son propre sujet, comme si Planchon, en bon héritier de ses personnages, hésitait lui-même à hausser la voix. Le film y gagne en délicatesse ce qu’il perd, parfois, en mordant.

Reste que la mécanique tient, et qu’on rit beaucoup. Après tout, si les Sauvage ne rêvent que d’être aimés sans jamais avoir à le demander, le film, lui, y parvient sans forcer. On ressort de la salle presque en train de s’excuser d’avoir autant aimé le film, ce qui, pour une comédie sur la peur de déplaire, est sans doute le plus bel hommage qu’on puisse lui rendre.

Ce film est présenté en sélection Mondovision à l’Étrange Festival 2026.

Blaise – extrait

Blaise – fiche technique

Réalisation : Jean-Paul Guigue, Dimitri Planchon
Scénario : Dimitri Planchon, Clémence Lebatteux
Interprètes (voix) : Léa Drucker, Jacques Gamblin, Timéo, Nina Blanc-Francard
Photographie : Dimitri Planchon
Son : Vincent Verdoux
Montage : Jean-Paul Guigue
Musique : Alexis Pécharman, Denis Vautrin
Société de production : KG Productions
Pays de production : France
Société de distribution : The Jokers Films
Ventes internationales : Best Friend Forever
Durée : 1h22
Genre : Animation, Comédie
Date de sortie : 27 janvier 2027

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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