Deauville 2026 : L’Invitation, marriage stories

Présenté en avant-première au Festival du cinéma américain de Deauville 2026, L’Invitation signe le retour d’Olivia Wilde derrière la caméra, entourée de Seth Rogen, Penélope Cruz et Edward Norton. Sixième variation de Sentimental de Cesc Gay, auréolé d’un Goya en 2021, ce remake déplace à San Francisco un huis clos satirique déjà passé par l’Italie, la Suisse, la France (Et plus si affinités) et la Corée du Sud. Reste à savoir si Wilde a le courage des intentions qu’elle affiche.

Après tant d’escales, il fallait bien que Los Vecinos de Arriba, la pièce increvable de Cesc Gay, finisse par traverser l’Atlantique. Le postulat n’a pas pris une ride. Un couple, englué dans la routine, convie leurs voisins du dessus à dîner, et découvre, dans le silence gêné qui suit l’apéritif, que ce sont peut-être eux les vrais mal-aimés de la soirée. Joe (Seth Rogen), professeur de musique fauché et pianiste qui ne rejouera sans doute plus que dans ses regrets, et Angela (Wilde elle-même), maîtresse de maison en pleine rénovation d’appartement et remplie de bouleversements intérieurs, forment le genre de couple qui se dispute sur le vin avant même que la sonnette ne retentisse. En face, Hawk (Edward Norton), ex-pompier au sourire un peu trop assuré, et Piña (Penélope Cruz), sexologue solaire, sont deux voisins dont les ébats nocturnes hantent le plafond du duo depuis des mois et dont l’invitation en retour (on s’en doute vite n’a rien d’un simple geste de courtoisie.

La vraie prouesse du film tient dans le montage de ses dialogues. Il y a un sens du tempo dans les conversations à quatre voix, dans les répliques qui se chevauchent et les silences bien placés qui donnent au dîner l’allure d’une vraie soirée qui dérape, plutôt que d’un texte de théâtre récité sagement. On y croise, par endroits, des répliques presque calquées sur l’original espagnol, ce qui ravira ceux qui en connaissent la genèse.

Un dîner presque mauvais

Le problème, c’est que tout le reste s’écrase sous le poids d’une mise en scène qui appuie là où elle devrait suggérer. Le cadre, volontairement statique, aurait pu laisser diffuser le cynisme promis, mais au lieu de cela, Seth Rogen cabotine et gesticule dans un registre si outré que le vernis de causticité s’évapore avant le service du fromage. Le film avance en dents de scie sur sa première moitié, comme un métronome qui cherche son tempo, jusqu’à l’arrivée de Norton et Cruz, qui rehaussent enfin les enjeux et injectent dans ce salon bourgeois une tension sourde qui, elle, fonctionne.

Car le vrai sujet de L’Invitation n’a jamais été les nuisances sonores dans ce cadre idyllique. C’est la distance, la jalousie en arrière-plan, cette richesse mal placée dans les meubles chinés, les vieux tapis et les travaux de rénovation plutôt que dans la liberté qu’on s’autorise à soi-même et à sa moitié. Ce remake le suggère avec plus de finesse qu’il n’y paraît, dommage qu’il faille attendre un dernier acte hanté d’une tristesse sincère pour vraiment le ressentir.

On retrouve pourtant ici les obsessions habituelles de la cinéaste, avec le vernis de respectabilité qui craque, déjà à l’œuvre dans Booksmart et Don’t Worry Darling, sur lesquelles se greffe, sans grand filtre, l’écho de sa propre vie sentimentale instable et mouvementée. On pense aussi à Libre échange de Michael Angelo Covino, qui explore sa vision d’un mariage (mal)heureux. Mais la comparaison ne joue pas en sa faveur, car là où ce modèle n’avait pas peur de sa propre méchanceté, et malgré tous ses défauts d’écriture, L’Invitation recule sans cesse devant la sienne, comme si Wilde craignait de vraiment faire mal à ses personnages, ou à elle-même.

Reste la question du casting quatre étoiles, là où l’original se contentait de comédiens plus anonymes. Il s’agit d’un choix qui en dit long sur l’ambition du projet, et peut-être un peu sur son actrice-réalisatrice, qui s’observe filmer son propre doute conjugal entourée de partenaires au prestige écrasant.

Ainsi, au buffet froid de la comédie de mœurs, L’Invitation sert un menu déjà connu, réchauffé avec soin mais sans grand risque de brûlure. Convivial, certes, mais on aurait aimé repartir un peu plus ivre, ou au moins avec la nappe tachée.

Ce film est présenté en avant-première au Festival de Deauville 2026.

L’Invitation – bande-annonce

L’Invitation – fiche technique

Titre original : The Invite
Réalisation : Olivia Wilde
Scénario : Rashida Jones, Will McCormack (d’après le scénario original de Sentimental de Cesc Gay)
Interprètes : Seth Rogen, Olivia Wilde, Penélope Cruz, Edward Norton
Photographie : Adam Newport-Berra
Montage : Anthony Boys, Yorgos Mavropsaridis
Décors : Jade Healy
Costumes : Arianne Phillips
Musique : Devonté Hynes
Production : Ben Browning, Megan Ellison, David Permut
Sociétés de production : Annapurna Pictures, FilmNation Entertainment
Pays de production : États-Unis
Société de distribution France : Maverick Distribution
Durée : 1h47
Genre : Comédie
Date de sortie : 16 septembre 2026

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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