Le Vertige : Méditation dupieusienne ou aberration cinématographique

Avec Le Vertige, Quentin Dupieux pousse son cinéma de l’absurde jusqu’à la limite de l’arnaque. Entre méditation cartésienne et pur foutage de gueule, le film embarque Alain Chabat et Jonathan Cohen dans un doute existentiel : et si rien de ce que l’on voit n’était réel ? Mêlant animation et personnages dérivés de cette expérimentation esthétique rétro, cette expérience aussi terne que radicale ne fait pas rire, mais fascine par son obstination. Décryptage d’un vertige métaphysique signé Dupieux.

Quentin Dupieux pousse encore plus loin son exploration de l’absurde et du réel, cette fois en collaborant avec de jeunes diplômés des Gobelins. Le résultat oscille en permanence entre la franche sensation d’imposture et la méditation métaphysique digne de Descartes. Cette incertitude perceptive, savamment provoquée par le cinéaste, est à elle seule une expérience : elle nous plonge dans un véritable vertige, celui du titre. On assiste, incrédule et médusé, au pacte étrange qu’il nous propose. On le trouve excessif, et pourtant on n’en rit pas vraiment.

Ce qui reste, c’est cette révolte de l’imaginaire, ce doute grandissant que Dupieux excelle à insuffler. Une question simple traverse le film : est-ce du lard ou du cochon ? Que reste-t-il, esthétiquement, cinématographiquement, de cette proposition ?

Le personnage interprété par Alain Chabat doute soudain que le réel soit bien réel. C’est tout le sujet du film. Sa folie le gagne. Chabat-Dupieux se prend pour Descartes au seuil des Méditations : et si Dieu nous avait placés dans un simple décor, une pure simulation ? Il partage son délire sceptique avec Jonathan Cohen, à la fois sceptique, poreux à l’idée, et étonnamment plastique, presque nihiliste. Car si rien n’existe vraiment, tout est permis — y compris se moquer de la valeur des choses. Faire un doigt d’honneur, casser, escroquer, mystifier.

Pourtant, Dupieux semble tourner un peu à vide dans ce geste radical et énigmatique. Il cultive toujours l’inquiétante étrangeté, déconstruit les effets attendus avec ruse, mais il ne cherche de toute façon pas l’effet. Il laboure son sillon avec une forme d’obsession. Du coup, Le Vertige apparaît comme son film le plus gris, le plus terne, le moins emphatique, tant dans son scénario que dans sa mise en scène. Les dernières scènes, qui montrent le tournage en train de se faire, attestent de cette sobriété : « Joue-la en l’absence de souffle », dit le personnage de Dupieux à Cohen. C’est bien cela qui domine : l’extinction volontaire de tout faisceau d’interprétation.

Le film se tient dans une textualité littérale. Un troisième personnage vient confirmer le doute de Chabat, l’amplifiant : nous ne serions que des reflets. Seuls nos reflets dans le miroir seraient réels. Inversion de la Caverne de Platon. C’est l’imposture généralisée, le simulacre du voir. L’image seule aurait statut de réalité. Tout se renverse, mais de manière trop introspective, trop intellectuelle et méta. Dupieux le sent bien : il finit par déchiqueter littéralement ce personnage. S’ensuit une réflexion sur le plagiat et la continuité, qui vient renforcer celle sur le vrai et le faux. On ne décroche pas si on aime Dupieux.

Le Vertige ne convainc pas par le rire — ce n’est guère hilarant, comme le reste d’une œuvre pourtant vendue sur ce registre, mais foncièrement nihiliste. En revanche, le film offre un bel exemple de cinéaste culotté, fidèle à ses obsessions, travaillant en marge, sans jamais consentir aux formats, durées ou sujets imposés. Souhaitons-lui de prendre cette liberté au galop, vers d’autres vertiges moins fake.

Le Vertige – bande-annonce

Le Vertige – fiche technique

Titre international : Vertiginous
Réalisation : Quentin Dupieux
Scénario : Quentin Dupieux
Interprètes : Alain Chabat (Jacky), Jonathan Cohen (Bruno Moulin), Anaïs Demoustier (Fabienne / Claude), Jean-Marie Winling (Christophe Bourgeois)
Graphisme : Fred Cambon
Montage : Quentin Dupieux, Léo Pouliquen
Musique : Franck Lascombes
Producteurs : Quentin Dupieux, Hugo Sélignac
Société de production : Chi-Fou-Mi Productions
Pays de production : France
Société de distribution France : Diaphana distribution
Durée : 1h07
Genre : Animation, Comédie
Date de sortie : 10 juin 2026

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