Présenté à Cannes Première, Le Château d’Arioka, nouveau film de Kiyoshi Kurosawa, est un film policier féodal en forme de huis clos philosophique. Un film de samouraïs, sans grandes batailles ni duels au katana, qui convainc, à condition d’accepter son tempo, telle une infusion en quatre mouvements.
Dans le Japon de 1578, les historiens ne savent toujours pas pourquoi le seigneur Araki Murashige a trahi son maître Oda Nobunaga. C’est sur ce vide que Kiyoshi Kurosawa construit son film. Il ne le fait pas pour combler la lacune, mais pour en explorer les contours humains. Le Château d’Arioka n’est pas un film de guerre, ni même un film de sabre. C’est un film sur l’effritement silencieux de la loyauté et sur un seigneur retranché dans sa citadelle assiégée, qui passe l’essentiel de son temps à enquêter sur des meurtres dans ses propres couloirs, guidé par un prisonnier ennemi qu’il a, contre toute tradition, décidé d’épargner.
Le signe des quatre saisons
La structure du film est d’un classicisme rigoureux. Il y a quatre chapitres sur quatre saisons, et autant de crimes inexpliqués. À chaque fois, Murashige, interprété avec une retenue magnétique par Masahiro Motoki, descend vers la cellule du stratège Kuroda Kanbei pour lui soumettre l’insoluble, et en remonte avec une clé qu’il s’attribuera devant sa cour. Ce dispositif répétitif pourrait lasser, mais il installe au contraire une mécanique hypnotique, proche de la cérémonie du thé que Murashige chérit en secret. Ceux qui connaissent Cure reconnaîtront quelque chose de familier, cette façon de faire de l’enquête non pas un chemin vers la vérité, mais où chaque réponse ouvre un abîme plus large. Dans Cure, le détective Takabe cherchait un tueur qui se dérobait sans cesse à toute identité fixe. Et ici, Murashige cherche des coupables introuvables dans les murs de sa propre forteresse. Le huis clos a changé de costume, pas de nature. Kurosawa aime filmer l’énigme comme une pression atmosphérique plutôt que comme un puzzle à résoudre, et c’est là sa grande promesse. On ne cherche pas tant le coupable qu’on ne regarde Murashige se perdre dans son propre château.
Par ailleurs, la dimension la plus puissante du film, et la plus surprenante pour une première incursion dans le jidai-geki, est que Kurosawa ne célèbre pas le code du bushido : il l’autopsie. Murashige est un seigneur qui refuse de tuer, un chef de guerre hanté par l’idée que la beauté d’un service à thé lui survivra mieux que n’importe quelle victoire militaire. On pense à Tokyo Sonata, où un père de famille perdait son emploi et continuait, par pur réflexe d’autorité, à jouer le chef de foyer devant les siens, jusqu’à l’effondrement total. Murashige est ce même personnage kurosawien fondamental, où l’homme de pouvoir s’évide de l’intérieur et devient prisonnier de sa propre façade.
Face à lui, Kanbei est le miroir inversé, immobile dans sa cellule, il voit tout, déduit tout, et l’on ne sait jamais vraiment s’il aide ou s’il orchestre. Cette figure du manipulateur silencieux qui agit par la seule parole depuis une position d’infériorité était déjà au cœur de Chime, où un bruit obsédant contaminait mentalement un cuisinier jusqu’à le faire basculer. Ici, c’est Kanbei le carillon. Leur relation démontre alors l’impossibilité de toute loyauté dans un Japon en train de s’unifier par la force, au crépuscule d’un idéal samouraï qui se révèle n’avoir jamais tenu qu’à des conventions. Quelques réserves s’imposent cependant. La structure quadruple, aussi maîtrisée soit-elle, génère une prévisibilité dont le film ne sort jamais tout à fait. Et le rythme délibérément lent et très verbeux peut tenir à distance les spectateurs peu familiers de l’univers nippon féodal et ses codes culturels. On repart tout de même du Château d’Arioka comme on repose une tasse de thé, sans fracas, avec une légère amertume persistante, et la sensation diffuse que quelque chose d’important vient de se passer. Et c’est un sentiment suffisamment agréable pour qu’on s’y replonge une nouvelle fois.
Ce film est présenté à Cannes Première au Festival de Cannes 2026.
Le Château d’Arioka – fiche technique
Titre original : Kokurojo
Titre international : The Samurai and the Prisoner
Réalisation : Kiyoshi Kurosawa
Scénario : Kiyoshi Kurosawa (base sur le livre The Samurai and the Prisoner de Honobu Yonezawa)
Interprètes : Masahiro Motoki, Masaki Suda, Yuriko Yoshitaka
Photographie : Yasuyuki Sasaki
Montage : Kôichi Takahashi
Musique : Yoshihiro Hanno
Producteurs : Junyuki Shimoba, Tsutomu Tsuchikawa
Sociétés de production : Shochiku Film Studio, TBS Pictures
Pays de production : Japon
Société de distribution France : ART HOUSE FILMS
Durée : 2h27
Genre : Historique, Drame, Policier