Avec cet album cosigné Antonin Moriau (scénario) et Raphaël Geffray (dessin et couleurs) il faut abandonner toute idée reçue sur la conception classique d’une BD. Déconcertant, l’album pourra aussi bien causer le rejet que l’admiration.
A la base, nous avons le couple constitué de Sonia et Michaël qui vivent de peu, malgré de nombreux efforts et de la bonne volonté pour s’en sortir. D’emblée, Michaël est présenté comme « … un homme bon. Le sort s’acharnait sur lui, mais il avait su tisser des relations qui lui ouvraient des portes. Pas les grandes, mais dans sa situation, toute porte était bonne à ouvrir. » De fait, la deuxième planche nous informe qu’il est détenteur d’une lettre de recommandation du sous-directeur (monsieur Félix) du Bureau de Réinsertion à l’Emploi de Pôle Travail. La formulation sous-entend (et les confirmations s’enchainent ensuite) que nous sommes dans une dystopie. La situation professionnelle de Michaël reste précaire et il est bien content de pouvoir profiter de cette lettre de recommandation qui lui permet de passer devant tout le monde lorsqu’il se présente à la grille d’une immense propriété où il va s’activer à quelque chose de totalement absurde : coller des feuilles artificielles sur un arbre pour lui donner une autre allure (exigence de madame de Broqueville). Pour cela, il fait croire qu’il a l’habitude d’utiliser un baudrier. Bien entendu, s’il réussit à donner le change, il se montre quelque peu maladroit. Pendant ce temps, Sonia reste dans leur appartement. Depuis un bout de temps déjà, elle n’arrive plus à se lever et elle reste au lit toute la journée, laissant à peine sa figure dépasser des couvertures.
Sonia
Quand Michaël rentre chez lui, Sonia est évidemment au lit. Mais elle a la visite de monsieur Félix en personne qui est venu lui annoncer une très mauvaise nouvelle : radiée de Pôle Travail, Sonia n’a plus aucun droit. Et si elle dit qu’elle est malade, aucun des médecins qu’elle a consultés n’a pu lui trouver quoi que ce soit. Dans ces conditions, la situation du couple devient encore plus précaire et ils vont finir par se faire expulser de leur logement.
Réticences
A partir de ce constat de départ, on peut énumérer de nombreux points sujets à caution dans cette BD. Ainsi, la visite de monsieur Félix au domicile de Sonia et Michaël sonne encore plus bizarrement que sa lettre de recommandation. Ensuite, Sonia se lève pour évacuer l’appartement et à partir de là elle se comporte en personne normale. Puis, elle se met carrément en tête de remonter à la source pour contester sa radiation de droits. Ajoutons que Sonia et Michaël trouvent refuge à l’improviste chez les parents de Michaël chez qui logent déjà pas mal de monde, dont un oncle de Michaël et ses enfants. D’ailleurs, chez les parents de Michaël, ils observent à la télé une vidéo de monsieur Félix que soi-disant tout le monde adore. Enfin, le must, c’est que Sonia associe monsieur Félix à sa remontée à la source. Le duo fait alors le forcing pour demander audience aux Oracles. Les Oracles ? Si le suspense tient longtemps de ce côté, on finira par en savoir plus, dans une longue séquence finale où l’absurde côtoie l’action et les révélations. Coïncidence en forme de facilité dans le scénario, les Oracles que Sonia cherche à rencontrer se trouvent précisément dans la résidence où Michaël travaille lui-même, dans une position d’observateur privilégié.
Bonnes surprises
Voilà donc une BD assez inclassable et déroutante qui accumule des points critiquables. Pourtant, tout en laissant une impression bizarre, elle présente certains aspects plutôt réussis. Il faut maintenant évoquer le dessin de Raphaël Geffray. Il colle assez bien aux impressions laissées par le scénario, avec des visages souvent étranges, des silhouettes monolithiques et des décors dont la fonction tient surtout de l’harmonie des formes et des couleurs. L’album est dessiné aux feutres Staedtler à 0,2 mm et aux Poskas noirs sur papier à dessin puis mis en couleur numériquement, sans la moindre utilisation de l’IA. On pourrait craindre des couleurs assez criardes. Eh bien non, elles font un effet agréable, les couleurs vives ressortant bien par rapport à un ensemble assez sombre (des dessins de grande taille mettent bien en valeur certains paysages magnifiques). D’autre part, Raphaël Geffray utilise avec pertinence les possibilités du medium BD en organisant ses planches de façon souvent très originale et bienvenue. Le constat final de ce côté, c’est que de nombreuses planches constituent des œuvres d’art en elles-mêmes pour peu qu’on prenne un peu de recul pour les observer. Par contre, il reste encore une impression négative à signaler, avec quelques passages comprenant des pavés texte qui rebutent franchement quand on les aborde.
Impression générale
L’aspect social pâtit un peu de ce qu’on pourrait désigner comme les naïvetés du scénario, même si le final compense un peu. On sent bien l’idée de critiquer l’organisation d’une société où la classe privilégiée s’arrange pour faire en sorte que rien ne change, quitte à utiliser des personnages fantoches. Il ressort que, dans ces conditions, un personnage clé peut faire en sorte de tout bloquer pour maintenir sa position privilégiée. Le corolaire, c’est d’inspirer la crainte de la classe dirigeante. C’est bien moins original que le traitement graphique choisi et assumé ici.