Présenté en compétition officielle à Cannes 2026, Moulin voit László Nemes s’éloigner du biopic patrimonial pour suivre la chute, l’épuisement et la résistance intérieure de Jean Moulin. Un film sombre, tendu, parfois imparfait, mais assez puissant pour faire vaciller le mythe et retrouver l’homme.
Il y a dans Moulin une idée qui le distingue radicalement du biopic patrimonial qu’il aurait pu être, et qu’il refuse de bout en bout. László Nemes ne s’intéresse pas aux faits d’armes de Jean Moulin, pilier de la Résistance, extension de la voix de De Gaulle sur un territoire sous occupation nazie. On s’intéresse à sa chute, à sa disparition silencieuse et douloureuse, aux derniers jours d’un homme que l’Histoire a transformé en symbole et que le cinéaste hongrois s’attache à dépouiller de tout aspect iconique. Le film s’ouvre sur un parachutage nocturne dans un ciel que l’on croirait peint, et dès ce premier plan, tourné en 35mm avec une photographie signée Mátyás Erdély, on comprend qu’on ne verra pas un simple film de commémoration. Moulin avance dans les ombres, les reflets, le hors-champ. Il joue avec la lumière comme avec la vérité, en la laissant toujours à moitié voilée.
Jean Moulin a porté des dizaines de noms dans sa lutte contre l’occupant nazi : Régis, Max, Rex, Joseph, Jean Mercier, Jacques Martel, Romanin, Joseph Marchand, Richelieu, Alix. Chaque pseudonyme est un masque supplémentaire, une couche d’identité ajoutée pour protéger la suivante, jusqu’à ce qu’on ne sache plus très bien qui se cache derrière. C’est précisément ce vertige que Nemes choisit de filmer : non pas l’homme que l’histoire a décidé d’admirer, mais celui qui, derrière l’accumulation de pseudonymes, se retrouve seul face à lui-même et face à celui qu’on nomme « Le Boucher de Lyon », Klaus Barbie.
L’homme derrière le mythe
La première partie du film, qui se déploie dans un Lyon occupé, est filmé comme un labyrinthe hitchcockien, installant une aura paranoïaque avec efficacité. Chaque travelling révèle des regards suspicieux, des issues bouchées, des surcadrages dans lesquels le visage de Moulin n’apparaît jamais tout à fait entier. La photographie en pellicule fait de la ville occupée un espace de surveillance et de terreur diffuse, où la lumière elle-même semble hésiter à se montrer. On pense à Jean-Pierre Melville et à L’Armée des ombres, mais sans la flamboyance, car Nemes refuse la permissivité narrative du cinéaste français et préfère coller à la causalité des événements, à l’impossibilité de faire confiance. Cette première partie manque parfois de tension, le récit peinant à trouver son rythme dans la multiplicité des fronts à coordonner, une limite que le scénario d’Olivier Demangel, pourtant solide dans ses intentions, ne parvient pas toujours à dépasser.
Tout change à l’arrestation, et c’est là que le film trouve vraiment sa puissance. Une fois Moulin entre les mains de la Gestapo, les espaces se resserrent de façon inexorable. La salle d’interrogatoire, la cellule de la prison Montluc, la salle de torture. Le Cinémascope transforme ces pièces en étau. Les surfaces inexorables encadrent le personnage plutôt qu’elles ne lui donnent de l’air. Face à Barbie, incarné par Lars Eidinger avec une élégance glaçante, Moulin, sous les traits de Gilles Lellouche, se décompose lentement, millimètre par millimètre. La joute verbale entre les deux hommes ressemble à une valse entre deux gentlemen, avant de dériver vers quelque chose de plus sombre. Barbie ne hurle quasiment jamais et c’est ce calme policé qui rend son sadisme insupportable. Et Moulin, lui, tremble. Nemes ne le fait jamais passer pour un roc, car il est terrifié à l’idée de parler. Lellouche porte cette résignation avec une justesse inattendue, laissant peu à peu apparaître un homme épuisé qui n’a peut-être plus vraiment envie de mourir pour sa patrie. C’est ça, le vrai choc du film, non pas le courage héroïque, mais l’endurance d’un homme qui n’en peut plus et qui tient quand même. La violence reste majoritairement hors-champ ou suggérée, comme une scène de dissuasion nocturne et une danse humiliante, et Nemes, comme dans Le Fils de Saul, sait que montrer celui qui regarde est parfois plus terrifiant que de montrer ce qu’il voit.
Tout n’est pas réussi pour autant. La séquence de La Marseillaise ne sait pas adopter le bon ton, et le sur-symbolisme est symptomatique d’une coproduction TF1 qui impose parfois ses limites, rendant alors le film moins nuancé qu’il ne pourrait l’être. Quelques séquences secondaires manquent aussi de densité, et la comtesse de Forez, personnage fictif joué par Louise Bourgoin, reste un contrepoint émotionnel un peu ténu. Mais ces réserves ne font pas vaciller l’ensemble. Car Moulin réussit l’essentiel : il préfère creuser la question de la résistance, comme un idéal, un concept et une dimension humaine, au lieu de la glorification d’un héros. Il touche la vérité historique pour mieux bouleverser. Et si l’on songe à ce à quoi la libération de la France a tenu, à l’endurance silencieuse d’hommes et de femmes que l’on croyait impeccables dans leurs rôles de contre-espionnage, avant qu’une trahison directe ou invisible ne vienne les rappeler à leur condition mortelle, alors ce film, imparfait mais sincère, a le mérite rare de ne pas nous laisser quitter la salle le cœur léger.
Ce film est présenté en Compétition officielle au Festival de Cannes 2026.
Moulin – fiche technique
Réalisation : László Nemes
Scénario : Olivier Demangel
Interprètes : Gilles Lellouche, Lars Eidinger, Louise Bourgoin
Photographie : Mátyás Erdély
Décors : Stéphane Rozenbaum
Son : Tamás Zanyi
Montage : Peter Politzer
Musique : Laetitia Pansanel
Producteur : Alain Goldman
Sociétés de production : Pitchipoï Productions, Montmartre Films
Pays de production : France
Société de distribution France : TF1 Studio
Durée : 2h10
Genre : Drame, Historique
Date de sortie : 28 octobre 2026