Cannes 2026 : Blaise, ni sage ni sauvage

Comédie d’animation corrosive et désenchantée, Blaise plonge dans le quotidien d’une famille parisienne coincée entre ses contradictions de classe et ses petits arrangements avec la réalité. Un portrait de famille autant qu’un miroir tendu à une époque experte dans l’art d’esquiver les crises, qui s’accumulent jusqu’à un point de non-retour.

L’ACID reste un terrain expérimental pour beaucoup d’auteurs et d’artistes. Côté animation, Linda veut du poulet ! nous avait déjà prouvé que l’audace d’une histoire à hauteur d’enfant, solaire et sans cynisme, avait toute sa place chez les grands. Et Blaise se présente comme son exact contrechamp. Sous ses apparences de chronique parisienne, ou d’autres métropoles et de leurs banlieues, leurs contradictions de classe et leurs petits arrangements du quotidien, on découvre une sorte de South Park dont on aurait canalisé le rythme et la vulgarité pour en faire un constat franchement désenchanté sur ce monde de fous qui est le nôtre. Une œuvre moins frontale, plus retenue et paradoxalement plus mordante.

Il y a de l’humour corrosif dans Blaise. Une satire amusante et amusée qui tape sur tout ce qui bouge, entre la gauche bobo et la droite réactionnaire. Ils sont tous ados coincés ou parents à la psychologie fragile, et on ne se lasse pas de cette ribambelle de personnages décalés dont le film nous invite consciemment à se moquer. La farce, pourtant, ne s’arrête pas seulement aux dialogues, qui poussent le quiproquo et le malaise jusqu’à leur paroxysme. Les péripéties deviennent de plus en plus grotesques, au point que ça en devient hilarant. À la maison, à l’école, dans une manifestation ou au bureau, une épidémie de déni traverse les personnages et le récit pour le rythmer. Chaque personnage que Blaise, un candide introverti, rencontre finit par se faire écraser par ses propres contradictions, tandis que son père cherche à se valoriser aux yeux des autres et que sa mère reste incapable d’arracher un gramme de sympathie à ses employés. On sent alors toute l’ironie de cette famille qui n’a de sauvage que son nom. Et c’est en investissant un environnement dans lequel Dimitri Planchon a lui-même grandi que la satire devient encore plus mordante.

Dans un climat sauvage

Ce n’est pas un coup de chance si cette comédie fonctionne aussi bien, car Blaise a déjà une longue histoire derrière lui. Cela fait plus de dix ans qu’il existe sur les planches de Planchon, avant que l’auteur s’associe au réalisateur Jean-Paul Guigue, déjà à l’œuvre sur l’adaptation de Silex and the City, pour donner vie au personnage sur Arte. Sauf que la version sérielle peinait à trouver son liant, du fait de ses sketches souvent inégaux et qui manquaient de tranchant. Les réalisateurs ont pourtant trouvé un véritable équilibre dans cette version 2026. Léa Drucker et Jacques Gamblin, déjà présents dans la série, parviennent à insuffler l’étrangeté qu’on attend à chaque séquence. Et c’est aussi grâce à une animation singulière que tout tient debout : des visages humains photographiques incrustés sur des corps animés aux proportions volontairement décalées, des expressions fermées, presque passives, qui créent un malaise immédiatement comique. C’est troublant, cringe et minimaliste, mais c’est précisément ce qui donne la saveur caustique à l’ensemble. La majorité des plans sont fixes, et tout repose sur un timing cartoonesque séduisant, fait de silences gênants et de réactions impulsives qui créent un effet domino irréversible. Le film déconstruit alors certaines caricatures pour mieux en saisir l’absurdité, sans jamais forcer le trait.

Car oui, Blaise est drôle, vraiment drôle. Mais derrière sa couche d’humour, ça grince dans chaque formule de politesse qui finit par emprisonner les personnages dans une impasse qui sonne souvent très réelle. On pourrait lui reprocher de ne pas désamorcer davantage son propre dispositif et d’hésiter à être plus frontal avec son sujet : le conformisme, l’individualisme, le militantisme, et cette façon qu’on a tous de se raconter des histoires pour éviter d’avoir à changer quoi que ce soit. Mais c’est précisément dans ce refus de se rebeller, de ne jamais élever la voix, que Blaise trouve sa vraie justesse. Quand l’inquiétude autour de la montée du totalitarisme pointe le bout de son nez dès les premières séquences, on comprend que le film ne parle pas seulement de bobos névrosés. Il parle de notre façon collective d’encaisser l’absurde sans jamais broncher. Atypique dans sa forme et universel dans ce qu’il dit, Blaise mérite qu’on s’y aventure.

Ce film est présenté à l’ACID au Festival de Cannes 2026.

Blaise – fiche technique

Réalisation : Jean-Paul Guigue, Dimitri Planchon
Scénario : Dimitri Planchon, Clémence Lebatteux
Interprètes (voix) : Léa Drucker, Jacques Gamblin, Timéo, Nina Blanc-Francard
Photographie : Dimitri Planchon
Son : Vincent Verdoux
Montage : Jean-Paul Guigue
Musique : Alexis Pécharman, Denis Vautrin
Société de production : KG Productions
Pays de production : France
Société de distribution : The Jokers Films
Ventes internationales : Best Friend Forever
Durée : 1h22
Genre : Animation, Comédie

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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