« Amère » : aimer et s’épuiser

Aux éditions Delcourt, Lucrèce Andreae raconte la fatigue, la culpabilité et la colère intériorisée quand la parentalité devient épreuve.

« Pourquoi ? Pourquoi Eden ne s’adapte pas ?? À la crèche, aucun enfant n’a de telles difficultés… On a accouru à toutes ses demandes… on l’a comblée de présence, de contacts physiques, de mots doux et d’attention… On l’a allaitée, portée, bercée, rassurée… Qu’est-ce qu’il fallait donc faire de plus ?? Son sentiment de sécurité devrait être aussi solide qu’un roc avec tout ça !! Eden est-elle insécure de nature ?? … ou serait-il possible que… ce soit de notre faute ?… »

Tout est là, dans ce vertige de questions. Dans Amère, Lucrèce Andreae raconte une mère qui doute, une enfant qui semble résister aux attentes, et cette zone grise où la meilleure volonté du monde se heurte inlassablement à la réalité psychosociale, affective et matérielle.

L’auteure documente l’écart, parfois abyssal, entre ce qu’on projette en tant que parent et ce qui arrive une fois le bébé présent. Entre les méthodes qu’on choisit et les effets qu’elles produisent. Entre l’idéal éducatif et la fatigue qui s’installe, durable et corrosive.

Au départ pourtant, tout est clair. Lucrèce Andreae veut bien faire. Elle lit, s’informe, adopte l’éducation positive. Allaitement, cododo, portage : elle embrasse une parentalité attentive, exigeante envers elle-même, tendue vers l’objectif de satisfaire le bébé dans son épanouissement quotidien. Mais Eden ne va pas bien. À la crèche, la séparation est un supplice. Les puéricultrices n’ont jamais vu ça. L’enfant s’enferre dans la peine. La mère aussi.

Alors se poursuit une spirale bien connue des parents : les comparaisons silencieuses, la jalousie honteuse envers ceux pour qui ça a l’air plus simple, le soupçon permanent de mal faire. On observe les autres familles, on scrute leurs enfants sages, leurs routines efficaces, et l’on se demande ce qui cloche chez soi. Cette fatigue-là n’est pas seulement physique. Elle est également morale. À la « sangsue » qui ne s’endort qu’au sein et qu’on imagine jeter par la fenêtre s’ajoutent les masques sociaux que l’on s’inflige pour faire bonne figure.

Lucrèce Andreae en vient à consigner les journées de sa fille comme on tiendrait un carnet de bord en pleine tempête. Chercher une logique. Un point d’ancrage. Mais plus elle observe, plus le doute gagne du terrain. Elle remet en question ses décisions passées. Les rares phases de répit sont trop brèves pour réparer quoi que ce soit.

Autour de ces parents dépassés par les événements, les avis, évidemment, pleuvent. Des conseils déguisés en reproches. Des commentaires sur l’allaitement prolongé, le cododo, les choix éducatifs. Mais Amère raconte précisément l’impossibilité de plaquer un modèle universel sur une expérience singulière et intime. Chacun nourrit des attentes propres face à la parentalité ; et chacun traverse, ou non, ses écueils.

L’album ne cesse en fait d’explorer le gouffre entre la théorie et le vécu. Entre ce que l’on croit juste et ce que l’on traverse réellement. Entre la promesse d’une parentalité consciente et la brutalité du quotidien quand l’enfant ne dort pas, panique à la séparation, réclame le sein à trois ans pour s’endormir.

Lucrèce Andreae se retrouve par ailleurs en panne sèche artistique, quand son compagnon parvient, lui, à boucler en quelques mois un album promis à une belle destinée éditoriale. Le décalage se creuse encore. 

Autre difficulté : quand Eden commence à parler, le bégaiement apparaît. L’orthophoniste entre dans le paysage. Et l’auteure de se persuader qu’elle a aliéné son enfant, qu’elle a créé le problème et l’a entretenu. Elle est au bord. Elle fait des crises d’angoisse.

Un podcast sur la parentalité positive finit même par faire voler en éclats ses croyances les plus enracinées. Elle a le sentiment d’avoir été trompée. D’avoir cru à une promesse simplificatrice. Puis arrive la dépression…

Amère, c’est un concentré d’honnêteté sans ambages. Est montrée la colère, la culpabilité, la fatigue chronique… L’album ne prétend jamais à l’universalité, bien entendu. C’est une expérience personnelle, située, qui ne peut être plaquée sur toutes les parentalités. Et au fond, l’album parle moins d’éducation que de vulnérabilité, moins d’enfants que d’adultes qui essaient de tenir debout. 

Amère, Lucrèce Andreae 
Delcourt, 12 février 2026, 216 pages 

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3.5

Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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