« Instants d’années » : les éditions Delcourt en fragments mémoriels

Avec Instants d’années, l’illustrateur Alfred signe un livre-hommage à l’occasion des quarante ans de la maison d’édition Delcourt. Un leporello tout en images, conçu comme une mosaïque d’émotions et de souvenirs. Une célébration élégante, presque intime, mais qui laisse aussi poindre un regret : celui d’une histoire racontée davantage par impressions que par récits.

Pensé comme un accordéon d’images, Instants d’années comprend près de deux cents fragments carrés, qui sont autant de micro-scènes qui composent un portrait kaléidoscopique de la maison d’édition fondée par Guy Delcourt.

Ce grand gaufrier visuel, traversé de couleurs franches, a quelque chose qui tient de la capsule temporelle. Alfred laisse volontairement cohabiter styles et textures. Le résultat épouse la logique même des éditions Delcourt : une constellation d’esthétiques, de voix, de générations. La diversité comme principe fondateur.

L’ambition n’est aucunement encyclopédique. Instants d’années ne déroule pas une chronologie classique, ne hiérarchise pas les œuvres, n’érige aucun panthéon. Il préfère l’ellipse à la synthèse. Chaque image renvoie à un souvenir précis – un bureau encombré, une rencontre décisive, une fête improvisée, une couverture passée à la postérité –, toujours accompagné d’une courte légende pour ne pas perdre le lecteur dans ce labyrinthe mémoriel. 

Cette approche a sa beauté propre. Elle restitue quelque chose de très juste du quotidien d’un éditeur : les rencontres fondatrices, les dessins qui naissent dans le désordre, les décisions qui deviennent des tournants de carrière. On y sent la matière humaine de l’édition, ce mélange de ferveur artisanale et de chaos organisé. 

Mais c’est aussi là que le bât blesse, légèrement. Car si l’album séduit par sa dimension sensorielle, il frustre par son silence relatif sur l’histoire éditoriale elle-même. Les grandes étapes de la maison, ses mutations, ses collections phares, ses auteurs majeurs ne sont qu’effleurés, dissous dans le flux des images. On aurait aimé, par endroits, un texte plus généreux, une mise en perspective plus élaborée : quelques pages pour raconter les choix stratégiques, les virages esthétiques, l’évolution du catalogue, les secousses du marché de la BD. Bref, une colonne vertébrale narrative venant dialoguer avec cette profusion visuelle.

À la place, Alfred propose une promenade sensible. Un livre qui se vit davantage qu’il ne s’analyse. Qui privilégie le ressenti à l’information, le détail vécu à la grande histoire. C’est un parti pris assumé, et respectable, mais qui peut laisser le lecteur amateur d’archives un peu sur sa faim.

Reste un très bel objet, pensé comme un hommage passionné à une maison d’édition devenue, au fil des décennies, un acteur central du paysage de la bande dessinée française. Instants d’années narre Delcourt par touches successives, comme on saisirait une conversation à travers une porte entrouverte. Un livre-mémoire, en somme, mais plus proche du carnet intime que de la chronique historique.

Instants d’années, Alfred
Delcourt, janvier 2026 

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.

Le Passage : Sur la corde de l’humanité

Entre thriller haletant et drame humaniste, le premier long"métrage de Brandt Anderson plonge le spectateur au cœur de la crise des réfugiés syriens. "Le Passage" est une œuvre chorale, tendue et bouleversante dont la maitrise narrative ouvre sur une émotion absolue.

En nous : une ode immersive et viscérale dans le travail de création

Premier documentaire de Juliette Binoche, "En nous" est un coup de maître. Né du spectacle de danse créé en 2007 avec Akram Khan, ce film nous immerge dans l'intimité d'un processus artistique tout en ressuscitant la magie de cette œuvre scénique.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

L’île des riches, celle des inconscients

« L’énergie n’est plus fournie désormais par des générateurs… mais par une usine marémotrice souterraine, une ferme solaire… et un champ d’éoliennes off shore. »

« La Tragédie Bernard Natan » : l’homme que la France a voulu effacer

Pionnier du cinéma français, héros de la Grande Guerre, bâtisseur visionnaire de l’empire Pathé-Natan, Bernard Natan fut aussi l’une des victimes les plus emblématiques de l’antisémitisme français. Avec "La Tragédie Bernard Natan", Pascal Bresson et Samuel Figuière donnent à voir un homme qui a contribué à moderniser le septième art avant d’être broyé par la haine, l’exclusion et la déportation.

« On a faim d’idéal » : des caisses et des convictions

Dans leur nouvelle bande dessinée, Elizabeth Barféty et Armelle entrent dans la vie d'une coopérative bio. Et elles y trouvent bien plus qu'un commerce.