« Fashion Sphere » : luxe sous acide, satire en tension

Il suffit d’un regard à la couverture de Fashion Sphere pour comprendre la posture adoptée par l’album. Quatre silhouettes bardées de lunettes noires, une attitude hautaine, presque hostile : le décor est planté. L’ouvrage signé Anne Montouroy (au scénario) et Isabelle Oziol de Pignol (au dessin) choisit l’angle frontal. Celui d’un milieu décrit comme brutal, pressé, cynique – un monde où l’élégance sert surtout de vernis à des rapports de force permanents.

Le récit nous plonge dans les coulisses d’une grande maison de luxe, en prise avec les injonctions contemporaines : durabilité, image, rentabilité, désirabilité. Dès les premières pages, l’essentiel est rappelé : séduire les clientes chinoises, faire du chiffre avec les accessoires. Le reste – valeurs, engagements, discours sociétaux – apparaît avant tout comme un bruit de fond, utile surtout à alimenter la communication.

L’album accumule alors les scènes symptomatiques : mannequins irascibles, stylistes surbookés, réunions saturées d’anglicismes, cocaïne pour tenir le rythme et, accessoirement, éviter de grossir. Un sac ayant servi à transporter des sandwichs peut soudainement devenir l’objet de brainstorming créatif. La minceur, le sexe, l’apparence circulent dans les dialogues avec une futilité parfois crue, presque adolescente : les insultes fusent comme dans une cour de récréation chic.

Sur le plan graphique, cette acidité est renforcée par une ligne claire très maîtrisée : corps longilignes, visages fermés, décors réduits à l’essentiel. Quelques touches de couleur (accessoires, talons, bijoux…) guident le regard et rappellent que tout, ici, est affaire de détail et de signe extérieur. Le dessin épouse le propos : froid, clinique. Même les moments supposés plus intimes semblent passés au filtre d’un showroom.

Fashion Sphere aborde aussi les enjeux environnementaux. Lors d’une conférence de presse d’ONG, il est question de recyclage truqué, de contournement des obligations légales, de greenwashing institutionnalisé. Le message est clair : on veut tellement rentabiliser chaque parcelle de matière qu’on finit par regarder ailleurs quand il s’agit de respecter les engagements sociétaux. La critique a le mérite de rappeler combien l’écologie peut devenir un simple argument marketing de plus.

La violence des rapports humains est peut-être ce qu’il y a de plus vertigineux. Le départ de Chloé déclenche la fureur de Richard, qui l’accuse de trahison et l’insulte, suggérant qu’elle n’aurait obtenu son poste qu’en couchant. Derrière l’anecdote, l’album pointe un système où les promotions attisent rancœurs et fantasmes, où chacun se demande qui utilise qui pour parvenir à ses fins. Ainsi, même la mort du grand patron ne suspend qu’un instant la mécanique. Les ressources humaines et la communication accourent pour « soutenir » les équipes, mais très vite les questions de succession et de calendrier reprennent le dessus. 

Au cimetière, certains demandent déjà s’il y aura un after. Sous la pluie, les parapluies exhibent leurs logos (Rolex, Jaguar, Roland-Garros) pendant que circulent des phrases déplacées. Plus loin, on pourra lire : « Il ne faut pas pleurer pour lui, il n’aurait pas pleuré pour nous. » Business as usual.

Cependant, à force d’empiler les symptômes – alcoolisme, chirurgie esthétique (genoux, pommettes), drogue, mépris de classe, langue de vipère – Fashion Sphere frôle parfois la saturation. La caricature devient un mode d’écriture quasi permanent. Était-ce un choix délibéré ? Probablement. Est-ce la réalité de ce milieu ? Peut-être, en partie. Mais cette accumulation tend à aplatir les personnages, réduits à des archétypes : le créatif coké, la mannequin hautaine, le manager cynique.

Pour autant, difficile de balayer l’ouvrage d’un revers de main. Un monde décrit comme un marécage de crocodiles et de regards venimeux, où la logique des affaires l’emporte toujours sur l’émotion. Après tout, l’album ne prétend pas à la subtilité psychologique ; il lui préfère volontiers le panorama corrosif, la fresque d’un écosystème sous tension permanente.

Fashion Sphere n’est donc ni un traité sociologique ni une enquête définitive sur l’industrie du luxe. C’est une satire graphique, parfois lourde, souvent acide, qui met en lumière les contradictions d’un secteur obsédé par l’image, la vitesse et la rentabilité, tout en se drapant de discours vertueux. 

Fashion Sphère, Anne Montouroy (au scénario) et Isabelle Oziol de Pignol (au dessin)
Beta Publisher, 6 février 2026, 204 pages

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3

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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