« Bleu de chauffe » : une fuite en avant

Les éditions Glénat publient Bleu de chauffe, de Lionel Chouin. Le récit se déroule en 1983, dans une France en pleine bascule. Le pays sort à peine des élans utopiques des décennies précédentes et entre dans une ère plus dure, marquée par les licenciements industriels, la montée du racisme, les premières percées électorales de l’extrême droite et un tournant sécuritaire déjà perceptible.

Ahmed est un ouvrier d’origine marocaine employé à l’usine Citroën d’Aulnay-sous-Bois. C’est aussi un militant syndical CGT déterminé, qui sent le vent tourner et cherche à sensibiliser l’opinion publique sur la condition des travailleurs du secteur automobile. Sa fille Karima semble tout aussi engagée. Jeune femme punk, combative, prise entre travail à l’usine, militantisme et rage adolescente, elle n’est jamais la dernière à battre le pavé et tenir tête aux groupuscules d’extrême droite qui commencent à pulluler. Si Ahmed incarne une génération d’ouvriers immigrés qui ont gagné en visibilité et en responsabilité syndicale, Karima, elle, représente cette jeunesse héritière de l’immigration, politisée, forgée dans la rue, la musique et la colère.

Autour d’eux, le climat social se dégrade rapidement : violences racistes, provocations de groupuscules d’extrême droite, discours politiques stigmatisants relayés par des médias parfois peu regardants. La parole officielle commence à désigner les travailleurs immigrés comme un problème, tandis que sur le terrain, des bandes organisées passent à l’action. Parallèlement, le livre dévoile l’existence de milices privées, composées de types brutaux, racistes, souvent médiocres, employés comme nervis. On les voit s’entraîner, plaisanter dans les vestiaires, se radicaliser à petit feu, puis être progressivement récupérés par des structures plus organisées : sécurité privée, réseaux parallèles, connivences avec certains responsables politiques. Ces hommes ne sont pas des monstres idéologiques sophistiqués : ce sont des exécutants, interchangeables, utilisés pour faire le sale boulot. Deux mondes s’opposent.

Tout converge lors d’une manifestation. Officiellement pacifique, elle est infiltrée. La foule est volontairement désorganisée, la panique est provoquée, et Ahmed est violemment agressé. Il s’effondre, victime d’un passage à tabac qui le plonge dans le coma. À partir de là, le récit se resserre. Karima, bouleversée, se heurte à l’indifférence policière et au langage administratif : “On fait tout ce qui est possible”, sans suites concrètes. Et en coulisses, le livre révèle l’autre versant de l’histoire.

Dans des salons feutrés, des responsables politiques, des cadres sécuritaires et des intermédiaires se félicitent du “succès” de l’opération. On parle de communication, d’image publique, de meetings à venir. La presse est mobilisée pour lisser le récit. La violence est recyclée en stratégie. Ce qui s’est passé dans la rue est digéré par des structures politiques qui aspirent au pouvoir. Les nervis sont remplacés par des costumes-cravates. Les coups par des phrases creuses. Le sang par le champagne.

Avec un trait sec, des expressions forcées et une palette bleu-rouge efficace, Lionel Chouin narre un pays fracturé, au seuil de l’implosion, incapable de renouer le dialogue entre des gens qui finissent par se haïr par pur réflexe. Un système opaque s’est mis en place : milices, sécurité privée et responsables politiques sont liés, l’extrême droite s’organise pour faire triompher ses idées, au mépris de la vérité. C’est évidemment ce cœur battant politique et social qui constitue la sève de l’album. Bleu de chauffe n’est pas un grand récit romanesque ; c’est une œuvre brute sur un pays qui mue, sur des populations stigmatisées, sur des combats sociaux dévoyés. 

Bleu de chauffe, Lionel Chouin
Glénat, 4 février 2026, 120 pages

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Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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