Gourou : Il est libre, Matt

L’affiche l’annonce : méfiez-vous de vos idoles ! Signé Yann Gozlan, Gourou illustre cet avertissement de manière implacable, sur un scénario de Jean-Baptiste Delafon qui maintient constamment l’attention du spectateur. Et, après visionnage, la conclusion s’impose : il faut rester attentif à ce qu’on voit, lit, entend, pour se préserver des tentatives de déstabilisation.

L’idée de base vient du convainquant Pierre Niney. Pour sa troisième collaboration avec Yann Gozlan –après Un homme idéal (2015) et Boîte noire (2021) –, il interprète le rôle principal de Matthieu Vasseur, un coach de vie qui gagne bien sa vie. Le personnage se fait appeler Matt, à l’américaine (dans la même logique, il donne du Chris à son frère Christophe). Ce détail en dit déjà long sur sa volonté d’impressionner : Matt s’est constitué une image de gagneur. Une image à laquelle sa femme Adèle participe, lui intimant de ne pas être un loser. Tout cela, Matt le travaille patiemment et méthodiquement, à l’image de son modèle ultime, l’Américain Peter Conrad (anagramme presque parfait de… connard) qui fascine des foules encore plus importantes que lui, car les Américains voient forcément plus grand que nous les petits Français. Alors, en public, Matt affiche une assurance de chaque instant qui se traduit par son attitude physique (posture bien droite, entretenue par des activités sportives régulières) et un sourire d’(auto)-satisfaction jamais mis en défaut. Tout cela est en accord avec un discours qui enchaine des slogans dignes de la méthode Coué. Exemple avec « libérez-vous ! » ou « ce que tu veux, c’est ce que tu es » repris en chœur par toute une assemblée de convaincus dans une salle chauffée par la sono, où on peut lire le slogan « transformez vos obstacles en réussites durables ». La force de la foule aidant, les effets s’avèrent spectaculaires.

Un showman

Matt ne se contente donc pas de multiplier les rendez-vous avec ceux qui veulent le consulter. Il organise des séances de groupes qui justifient de véritables shows, avec mise en scène, musique (Sirius, de The Alan Parsons project) pour chauffer la salle, scène, micro, places numérotées, caméras pour bien visualiser tout ce qui se passe. Rien n’est laissé au hasard, puisqu’avec une oreillette, il est en lien permanent avec Adèle qui, en coulisses, surveille ce qui se passe dans la salle grâce aux caméras. Lui se charge de tout orchestrer. Habitué au public, il sent ce qu’il se peut se permettre avec chaque individu pour obtenir ce qu’il veut.

Le manipulateur déstabilisé

À vrai dire, quasiment tout ce qui fait son personnage se retrouve dans la séquence qui ouvre le film. Pour Matt le coach, l’ensemble est parfaitement huilé et tourne parfaitement. Sauf que des grains de sable vont venir enrayer cette belle mécanique. Matt apprend qu’une parlementaire se démène pour faire voter une loi obligeant les coachs comme lui à faire valoir un diplôme valorisant une formation spécialisé pour exercer. Pour Matt qui n’a aucun diplôme, même pas le Bac, et qui a commencé en inondant la toile de vidéos persuasives, c’est la tuile. Dans la foulée, son frère qui ne donnait plus signe de vie depuis longtemps se manifeste. Réaction d’Adèle (Marion Barbeau) : « Je vais enfin faire la connaissance de ce cher Chris. » Or, il s’avère qu’entre Matt et Chris, subsiste un vieil antagonisme. Remarque au passage, le film est suffisamment bien fait pour qu’on ne puisse jamais décider si l’un est plus coupable que l’autre, puisque les deux se braquent rapidement. En fait, les coups bas vont s’enchainer dans ce film où l’attention ne se relâche jamais, car les péripéties se succèdent. La venue de Chris va d’ailleurs commencer à déstabiliser Adèle qui réalise que son Matt chéri n’est peut-être pas si infaillible que ce qu’elle a voulu croire. Au minimum, il a un point faible dont il évite de parler, lui qui clame régulièrement des maximes à propos de confiance. L’autre grain de sable se nomme Julien, l’un des admirateurs de Matt assistant à la séance qui ouvre le film. Matt l’a pris comme patient du moment, l’a écouté comme personne, allant jusqu’à verser une larme au bon moment. Du coup, remonté à bloc, Julien (Anthony Bajon, remarqué dans Chien de la casse), cherche à voir Matt en tête-à-tête pour lui raconter sa nouvelle vie. Le souci, c’est que Julien en fait beaucoup trop et ne se rend pas compte qu’à force il va jusqu’à nuire à Matt…

Réactions en chaîne

Tous ces grains de sable s’accumulent, sans que Matt perde de vue ses objectifs. Alors, il se démène comme un chat qu’on lâcherait dans le vide : il s’arrange pour retomber sur ses pattes. Pour cela, il présente toujours les choses à sa manière. Il n’y a aucune surprise à le découvrir manipulateur. Le suspense serait plutôt jusqu’où il peut aller. On sait qu’un individu qui a acquis une position fait son possible pour la conserver, voire la conforter. On va voir que pour cela, Matt ne recule devant rien. Là où c’est vraiment intéressant, c’est de constater comment les uns et les autres se laissent manipuler. Il faut dire que Matt utilise toute la gamme des possibilités qui s’offrent à lui, dans un domaine qu’il connaît parfaitement, même s’il va réaliser que, parfois, cela peut aussi se retourner contre lui. Le film nous met donc, nous spectateurs, en position de privilégiés pouvant observer les méthodes utilisées par un manipulateur (qui illustre la notion de positivité toxique), tout en pouvant analyser les réactions des uns et des autres. La mise en scène, le choix des tournures de phrases, les postures, chaque détail a son importance et Matt le sait parfaitement. Attention quand même, le scénario en rajoute dans le jusqu’au-boutisme, pour renforcer l’impact du message. Enfin, vous qui arrivez à la fin de ce texte aussi impartial que possible, verrez-vous le film ? C’est une décision à prendre. Elle vous appartient.

Gourou – bande-annonce

Gourou – fiche technique

Réalisateur : Yann Gozlan
Scénariste : Jean-Baptiste Delafon
Sortie française : le 28 janvier 2025 – 2h06
Production : WY Productions, Ninety Films, Wassim Béji, Pierre Niney et Marc-Henri de Busschère
Musique originale : Chloé Thévenin
Directeur de la photographie : Antoine Sanier
Chef monteur : Grégoire Sivan
Distribution France : StudioCanal

Avec :
Pierre Niney : Matthieu Vasseur
Marion Barbeau : Adèle
Anthony Bajon : Julien
Christophe Montenez : Christophe
Holt McCallany : Peter Conrad
Jonathan Turnbull : Rudy

Note des lecteurs105 Notes
3.5

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