« Frangipane » : la République à parts égales

C’est aux éditions Glénat. La galette des rois devient le théâtre d’une implosion intime et politique. Et par ce truchement, Hervé Bourhis signe une comédie sociale acide, nerveuse, et furieusement contemporaine.

Ce roman graphique sent la poudre… mais la poudre d’amande. Sous ses dehors de comédie familiale presque anodine – une réunion annuelle autour de la galette des rois, rituel plus sacré que Noël dans certaines familles françaises, dont celle qui nous intéresse –, Frangipane glisse lentement vers une farce sombre, où l’intime semble se fissurer au même rythme que le pays.

Car chez Hervé Bourhis, rien n’est jamais tout à fait léger, même quand le rire affleure. Ici, l’ambiance n’est clairement pas à la fête. Étienne, quadragénaire à la tête d’une start-up survalorisée mais exsangue, passe ses journées au téléphone, noyé sous les anglicismes managériaux, incapable de formuler une phrase sincère à sa sœur Adèle ou à sa fille, adolescente quasi mutique qui communique essentiellement par haussements d’épaules. Le père, ancien intellectuel brillant, s’est quant à lui muré dans un silence radical, d’autant plus assourdissant qu’on le savait autrefois volubile. L’incommunicabilité règne, compacte, presque matérielle.

Comme si cela ne suffisait pas, la galette tant attendue n’arrive pas. Littéralement. Une pénurie d’amandes – conséquence lointaine mais bien réelle de la guerre en Ukraine – empêche la perpétuation du rituel. À partir de ce manque dérisoire (en apparence), Hervé Bourhis construit une mécanique burlesque où chaque tentative pour “faire comme avant” aggrave la situation. Cambriolage de boulangerie, rencontres absurdes, fêtes sous gaz hilarant, dialogues impossibles : la quête de la frangipane vire à l’odyssée grotesque, tandis que les nerfs lâchent un à un.

Le conflit familial se double très vite d’un affrontement idéologique. Adèle, récemment éveillée aux combats sociaux, se jette corps et âme dans les manifestations, pendant qu’Étienne, ancien militant étudiant devenu entrepreneur surmené, regarde les grèves avec l’œil inquiet d’un patron du CAC 40 en devenir. La rue s’embrase, les CRS chargent, les incompréhensions s’accumulent. Et lorsque les masques tombent – séparation, précarité réelle derrière la façade de la réussite, solitude profonde – la comédie révèle son noyau mélancolique.

Dans cette France fracturée, les élections approchent, et l’extrême droite gagne du terrain. Hervé Bourhis n’en fait jamais un slogan, mais cela contribue à instaurer un climat. D’ailleurs, le grand-père, longtemps silencieux lui aussi, retrouve la parole pour lâcher une tirade brutale : il va voter pour l’extrême droite, par dépit, par colère. Une réplique glaçante, à peine caricaturale, qui renvoie directement à l’actualité politique et à la dissolution de l’Assemblée nationale par Emmanuel Macron – sans jamais quitter le terrain du récit.

Frangipane a cette capacité à faire tenir ensemble la farce et le malaise, le rire et l’inquiétude. Hervé Bourhis excelle à capter l’air du temps. Il signe une fresque familiale où chaque personnage arbore sa propre manière de se débattre avec un monde qui ne tient plus tout à fait debout. Même quand tout manque – les mots, les certitudes… les amandes (vendues à prix d’or au marché) – subsistent l’humour, l’amour cabossé et cette obstination très française à vouloir partager une galette, coûte que coûte.

Tout cela se lit d’une traite, comme on avalerait un dessert trop riche : avec gourmandise, mais en sentant que quelque chose coince. Une comédie sociale parfaitement ancrée dans son époque, drôle et inquiétante à la fois.

Frangipane, Hervé Bourhis
Glénat, janvier 2026, 88 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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