« Les Enfants de l’empire » (vol. 2) : le monde qui vacille

Il y a dans ce second volume une douceur trompeuse, comme si Yudori nous offrait d’abord la lumière dorée d’une fin d’après-midi avant d’annoncer l’orage. Arisa Jo et Jun Seomoon poursuivent leur chemin, hésitants et ardents, là où les élans du cœur se mêlent au souffle d’un pays qui, en 1930, tente de respirer sous l’occupation japonaise. Les gestes du quotidien semblent innocents, mais la moindre scène porte la trace d’un monde en transition – sociale, politique, intime.

L’autrice poursuit ici la chronique amorcée dans le premier tome : celle d’une jeunesse qui ne sait pas encore qu’elle s’apprête à perdre quelque chose de précieux. Arisa et Jun se regardent à distance, se cherchent, se frôlent, comme deux silhouettes que la société voudrait maintenir dans des rôles prédéfinis. Lui, engoncé dans un carcan familial et scolaire qui l’étouffe. Elle, rebelle malgré elle, plus sensible aux mots qu’aux règles absurdes – ne pas mélanger hommes et femmes à table, par exemple – et décidée à ne pas reproduire les renoncements qui ont abîmé son propre père.

Arisa, peut-être future écrivaine, cherche refuge dans la langue comme on se protège d’un monde trop étroit. Jun, de son côté, se trouve entre l’éveil du désir et la tentation d’idées radicales, attiré par les voix dissidentes qui grondent derrière les murs de l’université. L’amour naissant entre les deux adolescents existe, sans jamais se dire entièrement. Ce silence, Yudori le rend presque palpable, lui donnant la texture d’un aveu retenu.

Il y a dans ce volume une manière de raconter la grande Histoire par la petite, et c’est l’une des forces de Yudori. À travers des chapitres-contemplations (un plat traditionnel, un vêtement, l’ouverture d’un grand magasin), elle esquisse toute une Corée qui se transforme lentement. Les femmes commencent à peine à sortir de l’ombre, et le récit rappelle combien la banalité d’aujourd’hui pouvait être une anomalie alors. L’épisode du bouillon de bœuf devient soudain la mesure d’un monde en train d’évoluer.

La voix d’Arisa, la dignité silencieuse de la mère de Jun – servante depuis des décennies, écrasée par les traditions – ou la détermination de Mari Bak, jeune fille refusant son destin de paysanne, composent un tableau social d’une subtilité rare. À l’opposé, la douce Hwajeong, exclue de l’université, incarne l’autre versant du système : celui des existences que la société fracture.

Graphiquement, Yudori touche une forme de grâce. Les visages sont élégants, expressifs, presque calligraphiés. Les décors, moins nombreux peut-être qu’on l’espérerait, n’en reconstituent pas moins un cadre crédible, parfois envoûtant. L’adolescence touche à sa fin. La politique s’invite dans les couloirs des écoles et dans les conversations. Le socialisme séduit une partie de la jeunesse, tandis que l’assimilation forcée menée par les Japonais continue de broyer les plus vulnérables. 

Le récit reste encore dominé par le quotidien, avec une intrigue volontairement ténue, parfois frustrante tant on aimerait que l’histoire s’élance avec plus d’ampleur. Mais la dernière partie laisse paraître un virage narratif : les années un peu naïves semblent prêtes à se dissiper, comme une brume du matin qui se déchire. Ce second volume affirme plus nettement les personnalités, les doutes, les contradictions des deux protagonistes. Yudori saisit la fragilité des êtres au moment précis où ils comprennent que leur avenir ne leur appartient déjà plus tout à fait.

Les Enfants de l’Empire (vol. 2), Yudori
Delcourt, novembre 2025, 224 pages

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3.5

Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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