Les Conséquences de Pascal Rambert : ce qui demeure

Une famille. Des événements, du temps : mariages, enterrements. Entre les deux, Pascal Rambert déploie une physique des âmes. Dans Les Conséquences, présenté au Théâtre de la Ville, les corps deviennent des équations vivantes, les dialogues des passions hilarantes ou exsangues. Loin du psychologisme convenu, c’est une géométrie des émotions qui nous est offerte, une langue fiévreuse, engagée et vivace – où chaque réplique est une énergie, chaque silence un angle droit, chaque dos un visage, chaque visage une existence et une bataille. Bienvenue dans La Cerisaie du XXIᵉ siècle.

La vitalité des fêlures

 À quoi reconnaît-on qu’on assiste à un grand moment de théâtre ? Un metteur en scène endosse le temps et les traumas de l’époque, leur perturbation majeure, ce qu’ils font faire à nos vies : aimer, crier, trahir, jouir, subir, faiblir, s’oublier, transmettre, dire à tue-tête, parler, tenir debout, résister, vieillir, devenir fou, avoir le mors aux dents, perdre les mots, perdre la langue, finir, mourir.

Pascal Rambert, dans sa dernière création Les Conséquences (actuellement au Théâtre de la Ville), ressaisit toutes les obsessions, passions et frustrations des vies : celles qui traversent la famille qu’il imagine (avec ses compagnons acteurs et actrices de toujours, plus de nouveaux venu·es), celles qui palpitent et hantent les existences de tous, et nous fait éprouver un très grand moment de théâtre, d’émotions et de jeu.

Eurythmie

La puissance des Conséquences est une symbiose précieuse entre l’acuité d’un texte plein, précis, vif et mélancolique, profondément amoureux de la mémoire du théâtre, l’architecture épurée d’une scénographie limpide et lumineuse, et la vigueur performative d’une troupe d’acteurs en majesté.

Tout est congruent. Tous les motifs et strates de son travail (langue, scénographie, rythme, style, jeu) viennent se correspondre avec une adéquation radieuse, comme si soudainement un géomètre mettait toute son exactitude pour créer de l’exaltation, une transe née de la rectitude des rapports entre ce qui est dit, ce qui est montré, joué, dansé, chanté et ressenti.

Ici, le décor est une sorte d’immense serre blanche constituée de bâches par lesquelles les comédiens ne cesseront d’entrer et de sortir pour intervenir sur le plateau et demander ce qu’il s’y dit.

Même les bâches deviennent ici des objets parlants, écoutants, vibrants, même ce décor nu, témoignant de mariages et d’enterrements, vient nous signifier le désarroi et cette « blague de l’existence ».

Mémoire du théâtre à l’œuvre

Dans la plus pure tradition de Vilar-Vitez, il suffit de peu pour faire du théâtre : des corps d’acteurs qui s’avancent et prennent la parole. Avec Les Conséquences, nous y sommes, à l’arête ou la vertu de ce principe, auquel Rambert ajoute son style, cette énergie du polemos qui irrigue tous les dialogues et monologues, cette électricité hilarante ou sarcastique qui vient désarçonner la langue, mordre le réel, attaquer les cicatrices des défaites, rompre le temps.

Dans cette histoire que Rambert envisage telle une trilogie (à venir, avec la même distribution : Les Émotions et La Bonté), il n’est question que de cela : toute une famille tente de se réunir, de se parler, de se dire, de s’entendre. Et sur ces événements solennels, affreusement impossibles que sont les mariages et les enterrements, la famille se souvient, essaye de se parler, se tend , s’aime et se déchire.

Nous ne raconterons pas les histoires de chacun. Il faut aller voir les mouvements et chorégraphies à l’intérieur desquelles ces dialogues et monologues prennent leur course et leur élan. C’est certainement le spectacle le plus Pina Bauschien de Rambert. Les femmes y virevoltent en longues robes fluides et colorées, les hommes y sont plus raides et statiques, en costume noir et cravate. La drôlerie circule. La folie rode. La parole veille.

La vitalité et les circulations intempestives que met en œuvre Rambert sont la force et l’autre écriture de son texte, son âme vigoureuse et persistante, ce que les Grecs appelaient la karteria, cette force d’âme clairvoyante que les Américains nomment la stamina : l’endurance active et morale. C’est beau, c’est généreux, tendre et rauque, rapide et profond, désopilant et bon. C’est une oeuvre galvanisante qui dit la déliquescence de l’époque tout en croyant encore à la ferveur des engagements enflammés, tout en croyant encore à l’ardeur des couleurs des robes pour danser la vie, tout en croyant toujours à la tenue d’une parole, à l ‘acte de la langue poétique et philosophique pour produire de l’inédit.

Les Conséquences : Teaser

Les Conséquences : Fiche technique

Texte et mise en scène : Pascal Rambert
Lumières : Yves Godin
Costumes : Anaïs Romand
Musique : Alexandre Meyer
Scénographie : Aliénor Durand
Collaboration artistique : Pauline Roussille
Production déléguée : structure production
Avec Audrey Bonnet, Anne Brochet, Paul Fougère, Lena Garrel, Jisca Kalvanda, Marilú Marini, Arthur Nauzyciel, Stanislas Nordey, Laurent Sauvage, Mathilde Viseux, Jacques Weber

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