« L’Oubliée du radeau de la Méduse » : survivre, vaille que vaille

Dans L’Oubliée du radeau de la Méduse (Marabulles), Gilles Cazaux et Thierry Soufflard revisitent l’un des naufrages les plus célèbres de l’histoire maritime française, immortalisé par une peinture de Théodore Géricault. En redonnant chair et voix à la seule femme du radeau, les auteurs plongent le lecteur dans un huis clos maritime d’une intensité rare, où la survie se joue sur le fil du délire et du déni.

Il y a, dans le tableau de Théodore Géricault, une ambiance lourde, sépulcrale. Une femme est perdue dans la mêlée des corps. L’Oubliée du radeau de la Méduse choisit de la nommer, de lui donner la parole, et même la stature d’une personne résiliente et sensible. Blanche, cantinière des armées révolutionnaires, épouse d’un militaire embarqué sur La Méduse, constitue indéniablement le centre de gravité d’un récit qui redonne une voix à l’effacée, un visage à la survivante que l’histoire a laissé sombrer dans les marges du tableau.

Gilles Cazaux et Thierry Soufflard nous livrent un récit d’une intensité tragique, nourri de recherches historiques précises mais surtout porté par une grande tension dramatique. La frégate échoue au large de la Mauritanie, en 1816. Cent cinquante hommes et une femme montent sur un radeau de fortune, traîné par les chaloupes des officiers. Mais très vite, les cordages sont tranchés : le radeau, chargé de vies, dérive seul. Commence alors une odyssée d’horreur, où la faim, la soif et la peur rongent les âmes autant que les corps.

Le dessin, nerveux, traduit à merveille cette lente descente dans la folie. Les visages se creusent, la mer devient une bouche béante, avalant tout repère moral. On y voit les mutineries, la lutte désespérée pour l’eau, jusqu’au moment où la faim devient plus forte que la honte. Le chirurgien Savigny, l’un des rares témoins du drame, enseigne l’art macabre de découper les chairs humaines pour les faire sécher au soleil. Ironie sinistre : ces colons européens, venus « civiliser l’Afrique », s’abandonnent eux-mêmes à la sauvagerie qu’ils prétendaient combattre.

Sous cette surface, L’Oubliée du radeau de la Méduse délivre un propos vertigineux sur le colonialisme et le patriarcat. Blanche, seule femme parmi les naufragés, fait face à la brutalité phallocratique. Mais dans un monde d’hommes en perdition, elle garde quasi intacte la flamme d’une humanité vacillante. Méprisée, vue comme un objet sacrificiel, elle trouve pourtant sa place dans une embarcation de fortune qui va de plus en plus compter sur elle.

Le roman graphique joue par ailleurs subtilement avec la mémoire picturale : le récit s’ouvre et se clôt dans les salons d’exposition. L’Oubliée du radeau de la Méduse s’impose au final comme un récit de désespoir et de lumière, où une femme qu’on a voulu faire taire fait montre d’un courage à toute épreuve. Une bande dessinée puissante, âpre et nécessaire, articulée autour d’une femme forte et sondant une humanité sise dans ses derniers retranchements.  

L’Oubliée du radeau de la Méduse, Gilles Cazaux et Thierry Soufflard 
Marabulles, octobre 2025, 112 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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