« Mes années Hara-Kiri » : un rire libre ?

Il fut un temps où rire tenait lieu d’acte politique. Où un dessin gribouillé sur une nappe, un mot trop cru dans une légende, valaient une convocation au tribunal. Où un journal entier, bricolé dans l’urgence et l’ivresse de liberté, pouvait menacer « l’ordre moral » d’un pays tout entier. Ce temps, c’est celui de Hara-Kiri, né en 1960, « journal bête et méchant » dont la sottise autoproclamée cachait une formidable intelligence du désordre.

Soixante-cinq ans plus tard, Mes années Hara-Kiri ressuscite cette épopée à travers le regard d’un témoin de l’ombre : Daniel Fuchs, l’homme des coulisses, le comptable, le logisticien, le bricoleur, l’allié du professeur Choron dans ses entreprises les plus folles. Joub et Nicoby en tirent une bande dessinée à mi-chemin entre le reportage et la confession. Le résultat n’a rien d’une hagiographie : c’est un récit vivant, goguenard, sincère, où le souvenir n’est jamais muséal. On y retrouve l’odeur du papier, le vin blanc du bouclage, les combines pour imprimer à crédit, les photos captées à la va-vite – parfois à poil.

De Cavanna et Choron, tout a été dit : le premier, conscience morale et stylo en bandoulière ; le second, dandy crapuleux, flambeur et stratège d’un chaos financier permanent. Mais ce que Joub et Nicoby exhument ici, c’est un troisième pilier, plus discret : Daniel Fuchs, l’homme à tout faire du Square, qui a vu de l’intérieur l’improbable mécanique d’un journal sans hiérarchie, sans plan, mais certainement pas sans foi.

Son témoignage dit le désordre, les engueulades, la générosité, la bêtise parfois, la tendresse toujours. Choron apparaît sous un jour complexe, tyrannique et farfelu, génial et détestable. Une contradiction qui incarne le ton d’un journal qui s’interdisait toute cohérence. Et ce qu’il faut bien comprendre, c’est que Hara-Kiri revit avant tout dans l’épaisseur humaine de ceux qui l’ont fait.

Les pages dessinées alternent entre le déménagement de Bobby Lapointe, les séances photo surréalistes, les ruses pour échapper aux créanciers, la candidature de Coluche aux présidentielles, les tentatives un peu forcées de mettre du beurre dans les épinards… On sent à chaque case cette époque d’une France encore engoncée dans le gaullisme, où rire du pouvoir relevait de la bravade, et où un numéro censuré devenait une sorte de médaille de courage.

Mes années Hara-Kiri nous rappelle qu’avant Charlie Hebdo, avant la récupération, il y eut une authentique révolution du rire : celle d’un groupe d’“anars” persuadés qu’on pouvait se moquer de tout : du pape, du président, des morts et du sacré. Et ce, sans autre intention que de vivre libre. L’irrévérence tenait alors du souffle vital, d’un antidote à la France corsetée, bien-pensante, compassée des Trente Glorieuses. On réfléchissait collégialement, on égratignait à la louche.

On aurait aimé, peut-être, un album plus long, plus bavard, pour prolonger le plaisir et explorer davantage les abîmes et les fulgurances de cette aventure éditoriale. Il faut finalement se reporter au dossier complémentaire et aux interviews pour creuser plus avant ce qu’a été le journal.

Paradoxalement, sous la ferveur, et même la fureur, il y a quelque chose de mélancolique dans ces planches : une conscience aiguë du recul, de la censure rampante, économique autant que morale, qui bride aujourd’hui toute audace. Le rire s’est depuis lors assagi, l’insolence s’est émoussée, et la satire, naguère pamphlet, se vend désormais comme un produit culturel lambda. Face à cette domestication du mauvais goût, Mes années Hara-Kiri agit comme un rappel salutaire : on pouvait être bête, méchant, paumé, mais terriblement vivant.

En refermant Mes années Hara-Kiri, on se surprend à sourire. Mais pas n’importe quel sourire. Celui qui salue cette bande de fous magnifiques, capables de croire qu’on pouvait changer le monde avec un dessin et un trait d’esprit satirique.

Mes années Hara-Kiri, Daniel Fuchs, Joub et Nicoby  
Glénat, octobre 2025, 144 pages

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Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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