« Un flic sous l’Occupation » : l’ombre du crime

Un polar tendu dans le Paris occupé, où la frontière entre justice et compromission s’efface dans la grisaille de l’Histoire. Philippe Richelle et Jean-Michel Beuriot reviennent aux années noires pour interroger, à travers le destin d’un inspecteur, les dilemmes moraux d’une police prise dans l’étau de la collaboration.

Bienvenue dans le Paris des années 1940, où l’ombre allemande s’étend sur les façades et les consciences. C’est dans cette atmosphère d’angoisse et de suspicion que Richelle et Beuriot installent leur nouvelle série. Un polar historique, mais surtout une interrogation éthique : comment faire son métier de policier dans une France devenue État policier ?

Au cœur du récit : l’inspecteur Marsac, épaulé de Brunet et Mercadier, enquête sur un double meurtre sordide : un couple âgé, cambriolé puis exécuté avec une froideur méthodique. Les circonstances rappellent à Marsac le mode opératoire d’un certain Lucien Grenier, tueur arrêté avant-guerre et que la justice aurait dû garder sous clef. Mais l’Occupation redistribue les cartes : Grenier, libéré par les Allemands, coule désormais des jours confortables à Neuilly en travaillant pour les officines de l’Occupant. Le scandale n’est pas isolé : truands et repris de justice grossissent les rangs de cette collaboration utilitariste, où la délinquance trouve une nouvelle légitimité, un nouveau costume.

Richelle, familier de ces reconstitutions où l’intime rencontre la grande Histoire, et Beuriot, dont le dessin réaliste avait déjà donné chair à Amours fragiles, scrutent ici les bas-fonds d’une société pervertie par l’Occupation. Leur récit plonge dans la dualité de cette époque : la tentation de démissionner (comme le commissaire Fleury, qui refuse de se compromettre), ou celle de continuer à « faire le travail », malgré les compromissions inévitables. Car dans le Paris de 1941, tout devient affaire de choix – choix d’un métier, d’une loyauté, parfois de survie.

Loin des exaltations de la Résistance, l’album s’attache aux nuances grises : petits trafics, arrangements, complaisances. Mercadier lui-même, jeune inspecteur, vacille entre devoir et convictions, tandis que Marsac se retrouve face à son pire paradoxe… L’inversion des rôles dit tout de la fragilité de cette période, où les repères se brouillent, où l’ordre et le désordre échangent leurs uniformes.

Le titre même, Un flic sous l’Occupation, résonne avec une filiation cinématographique assumée. On pense forcément à Melville (L’Armée des ombres, puis Un flic en 1972). Mais là où Melville exaltait la grandeur sacrificielle des résistants, Richelle et Beuriot s’intéressent aux coulisses, aux couloirs obscurs, aux visages anonymes contraints de naviguer dans la compromission.

Ce premier tome, annoncé comme l’ouverture d’un diptyque, installe une tension durable : polar rigoureux dans sa mécanique, fresque historique dans son arrière-plan, il ouvre surtout une réflexion intemporelle. Car au-delà de l’Occupation, la question demeure, brûlante et sans réponse : qu’aurions-nous fait, nous, face à ces dilemmes, dans cette zone grise où l’héroïsme n’est jamais certain et la compromission souvent plus simple ?

Un flic sous l’Occupation, Philippe Richelle et Jean-Michel Beuriot
Glénat, octobre 2025, 56 pages

Note des lecteurs15 Notes
4

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.

Le Passage : Sur la corde de l’humanité

Entre thriller haletant et drame humaniste, le premier long"métrage de Brandt Anderson plonge le spectateur au cœur de la crise des réfugiés syriens. "Le Passage" est une œuvre chorale, tendue et bouleversante dont la maitrise narrative ouvre sur une émotion absolue.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Agnès la Chevaleresse » : la fantasy à la langue bien pendue

Avec "Agnès la Chevaleresse", Damien Geffroy se délecte des mythes de l’heroic fantasy. Pièce après pièce, avec une jubilation fortement communicative, il imagine un récit entre satire des histoires chevaleresques, héroïne obstinée et vieux mentor plus porté sur la chopine que sur l’honneur. L’auteur livre aux éditions Fluide Glacial une aventure légère, drôle et souvent irrésistible.

« La Vie extraordinaire d’Arizona Joe » : l’Amérique au carrefour des fortunes

À l'heure où Wall Street commence à façonner le monde moderne, un adolescent en fuite croise la route d'un vagabond qui lui apprend à regarder l'Amérique autrement. Avec "Baby Boxer Banker", premier volet de La Vie extraordinaire d'Arizona Joe, Stéphane Piatzszek et Fabrice Meddour signent un récit d'initiation où l'aventure se mêle à la filiation, la liberté et les promesses contradictoires du rêve américain.

« Bêtes comme nous » : quand les animaux deviennent humains

Un escargot super-héros qui met deux semaines à sauver New York, des moutons grégaires militants ou encore une araignée dépressive parce que son costume de super-héros ne trompe personne : avec Bêtes comme nous, MO/CDM bâtit un bestiaire dont les pièges, souvent, relèvent des caractéristiques biologiques des protagonistes. Une idée simple, parfois exploitée jusqu’à l’usure, mais qui donne naissance à un recueil de gags souvent réjouissants.