Nino : dans les limbes de la maladie

Le jour de ses 29 ans, Nino apprend qu’il est atteint d’un cancer de la gorge. Ce choc intime devient le point de départ d’une errance dans Paris, où diverses rencontres le confrontent à lui-même. Pauline Loquès signe un premier long-métrage sensible qui explore cet entre-deux fragile où se mêlent peur, désir et ouverture à l’autre.

La sidération face au cancer

Chouette cadeau d’anniversaire : alors qu’il fête ses 29 ans, Nino se rend à l’hôpital pour y apprendre qu’il est atteint d’un cancer de la gorge. Nul besoin de fumer pour ça : il suffit d’avoir attrapé un papillomavirus. Nul besoin d’être en couple pour ça : l’infection peut dater d’il y a bien longtemps. Nino passait juste prendre une attestation pour prolonger l’arrêt de travail généré par un burn out, le voilà écrasé sous le poids du terrible diagnostic. Seule bonne nouvelle : comme il est jeune, il est prioritaire – et il ne perdra pas ses cheveux. Le traitement commence le lundi suivant. Comme il peut rendre stérile, l’oncologue lui conseille de prélever son sperme et de le rapporter afin qu’il soit congelé. « Pour plus tard », s’il veut des enfants, puisque la spécialiste préfère parler de chances de survie que de chances de mourir.

On imagine la sidération pour qui n’y avait pas été préparé. Pas facile de récolter manuellement le précieux sperme, porteur de vie, lorsqu’on sent le signe de la mort posé sur soi. Au-delà, que faire, alors qu’on l’attend pour fêter ses 29 bougies ? Nino n’est pas assez fantasque pour remettre en question son emploi du temps : un dîner chez sa mère, une visite à son meilleur ami. « Nino, c’est pas un passionné » lancera celui-ci. Manière de dire que le jeune homme, plutôt du genre discret, a naturellement tendance à s’inscrire dans les normes de la bienséance.

Un entre-deux existentiel

La norme, lorsqu’on apprend une telle nouvelle, ce serait de se terrer chez soi pour digérer la chose. C’est bien le réflexe de Nino seulement voilà, il ne trouve plus les clefs de chez lui – un oubli récurrent, nous indiquera sa mère. Et le gardien s’avèrera obstinément absent. La loi de Murphy, celle dite de « l’emmerdement maximum ». Mais les avanies de la vie sont souvent des chances à saisir : Nino va être contraint de se frotter aux autres. Bébé, lui a révélé sa mère, Nino avait les yeux grand ouverts, « voyait tout mais ne regardait rien ». Ces 48h à errer dans Paris vont l’amener à prêter réellement attention à ceux qu’il va côtoyer. « Faut pas trop s’écouter non plus » lui avait lancé son ami Sofiane non encore informé de son cancer. Très juste : ce qui va aider Nino, c’est de se tourner vers les autres.

On pouvait craindre un message rebattu du type « lorsqu’on sait qu’on va peut-être mourir, la vie gagne en intensité ». Le film de Pauline Loquès se montre plus subtil. Nino ne change pas fondamentalement, la cinéaste nous montre juste un certain nombre de rencontres qu’il fait et la façon dont il réagit à chacune d’entre elles. Cléo de 5 à 7, auquel on pense immanquablement, racontait les deux heures qui précèdent la révélation d’un diagnostic de cancer. Nino n’est pas sa suite car, précisément, aucune angoisse n’a précédé le verdict médical. Plutôt une variation sur un thème proche – les deux films se complètent bien. Nino n’est ni en enfer (le cancer se soigne souvent très bien aujourd’hui) ni au paradis (il n’est pas tiré d’affaire). Il navigue dans un entre-deux, ce que naguère les catholiques nommaient « les limbes ». Le lieu, ici, d’une inquiétude et d’une fragilité.

L’impossibilité de dire

Ce qui frappe au début de cette errance, c’est l’impossibilité de dire. Elle commence face au médecin : « – Mais… ce n’est pas ? »…. – Si ». Puis face à sa mère, devant qui il se ravise en parlant d’une dépression. Puis face à Zoé, une ancienne copine de collège qu’il a retrouvée par hasard, à qui il fait croire qu’il va bientôt être père. Puis face à son ex, qu’il a voulu prévenir par rapport au papillomavirus. Puis à son meilleur ami Sofiane, qui lui a préparé un anniversaire « surprise ». Pour déclencher la parole, il fallait une circonstance moins solennelle : répondant à ses collègues qui, au moment de partir, le rassurent sur son burn out, il lâche tout d’un coup le morceau, refermant sur eux la porte, les laissant abasourdis. Dès lors, se confier à Sofiane devient possible.

De la mort à la vie

Evidemment, la mort tourne dans sa tête : il veut soudain en savoir plus sur le décès de son père tombé dans un escalier, assaille sa mère de questions. Aux Bains Douches, un drôle de type (Mathieu Amalric) lui montre une photo de sa femme disparue (le spectateur sera surpris de la connaître !). Quant au gardien, il le retrouvera inanimé, victime d’une attaque.

Et puis soudain, le rayon de soleil : cette Zoé, chez qui Nino va passer la journée du dimanche puis une partie de la nuit. La copine qu’on croise par hasard et avec qui on va vivre une histoire, voilà un poncif du cinéma, mais il est ici finement traité : désir il y aura mais pas vraiment concrétisation. Pauline Loquès exprime le désir autrement : par un simple échange de regards, mouillés et intenses. Bien plus fort.

Le séjour de Nino permet par ailleurs à celui-ci de prendre un instant la place du père manquant : le jeune Solal, en effet, s’est rapidement attaché à ce nouveau venu qui s’associe spontanément à sa peinture de flocons de neige sur fond noir. Il lui demande une histoire, à laquelle fera écho celle de Zoé destinée à Nino. Car la rencontre va se conclure par une très belle scène : Zoé va permettre, d’une façon très poétique, à Nino de récolter sa semence. Un véritable acte d’amour, qui vaut bien un coït et s’avère nettement moins convenu.

Reste l’épilogue, le lundi : divine surprise, Sofiane est là. Ce qui réconforte, c’est surtout que son ami a appelé tous les hôpitaux de Paris pour le trouver. Nino avoue sa peur. On est loin de la superficialité des propos de fête, où son ami ne cessait de lui débiter des conseils généraux, tirés de podcasts qu’il a écoutés. Dommage simplement d’avoir montré le début de la chimio, intercalé dans le générique : la fin aurait eu plus de force en restant au seuil du traitement.

Une mise en scène riche…

Un récit bien mené, évitant bon nombre de chausse-trappes. Il faut par ailleurs saluer plusieurs scènes réussies, outre celles déjà signalées.

Le moment où Nino et sa mère sont allongés côte à côté, les rides de Jeanne Balibar en gros plan traduisant l’intériorité de son fils, une larme passant de Nino à sa mère.

L’entrevue avec Camille, son ex, scène très découpée pour dire la perte prochaine de cette jeune femme qui part s’installer au Canada.

La scène de la piqûre que Nino se propose d’administrer à la compagne de Sofiane, un geste généreux autant qu’une exorcisation du traitement qu’il redoute – mais le baiser qui suit, lui, n’était sans doute pas indispensable…

Le film comporte aussi de belles subtilités. Ainsi les trois actrices qui incarnent respectivement Camille (l’ex), Zoé (la peut-être nouvelle) et la mère de Nino ont-elles quelque chose de commun physiquement. Un physique singulier, des traits marqués, des pommettes qui ressortent. Autre finesse, le moment où Zoé propose une cigarette à Nino. « J’ai arrêté », objecte-t-il alors qu’on l’avait vu, la veille, en griller une à la fête. On imagine bien que, l’étape du désespoir passée, souffrir d’un cancer de la gorge ne donne pas trop envie de fumer…

Il faut enfin souligner la composition de Théodore Pellerin, toujours très juste, tant dans sa retenue que dans ses élans. Il dessert parfaitement le projet de la cinéaste.

… qui ne tient pas toutes ses promesses

Mais le film tombe aussi, hélas, dans de plus banales ornières.

Ainsi de la scène de fête, véritable cliché du cinéma français d’aujourd’hui, avec tous ses passages obligés : conversations superficielles (check), clopes et alcool (check), scène de danse (check), drague voire concrétisation (check). Pauline Loquès l’a alourdi d’une séance de vernis à ongle pour mec sur fond de discours militant sur le patriarcat (Sofiane désamorçant l’agressive jeune femme en approuvant tout ce qu’elle dit).

Autre scène convenue : celle où Nino, dans la chambre qu’il occupait enfant, ressort son baladeur, ce qui nous vaut un instant nostalgique sur du rock. Pauline Loquès doit être fan de cette musique puisqu’elle en colle un autre morceau sur le générique, sans rapport avec le sujet. Enfin, puisqu’on parle musique, il y a cette B.O. illustrative, pour faire le lien entre les scènes, de peu d’intérêt. Autant de choix qui font perdre au film de sa singularité.

Un premier film prometteur, sans aucun doute, même si le film ne prend pas autant… à la gorge qu’il pourrait. Pauline Loquès n’est pas (encore ?) du calibre d’une Agnès Varda, mais elle est certainement une nouvelle cinéaste à suivre, à l’instar d’une Jeanne Herry, d’une Léa Mysius ou d’une Louise Courvoisier. Liste non exhaustive.

Bande-annonce : Nino 

Fiche Technique : Nino 

Réalisateur : Pauline Loquès
Scénariste : Pauline Loquès
Distribution : Théodore Pellerin (Nino), Salomé Dewaels (Zoé), William Lebghil (Sofian), Mathieu Amalric, Camille Rutherford (Camille), Jeanne Balibar, Victoire Du Bois (Oncologue), Alexandre Desrousseaux (Raphaël)
Image : Lucie Baudinaud
Son : Nassim El Mounabbih, Claire Cahu, Amaury Arboun, Simon Apostolou
Montage : Clémence Diard
Décors : Aurette Leroy
Production : Sandra da Fonseca
Sortie en salle : 17 septembre 2025
Durée : 1h 36min
Genre : Drame
Distributeur : Jour2fête

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3.5

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Jérôme Duvivier
Jérôme Duvivierhttps://www.lemagducine.fr/
Chanteur et enseignant en jazz, j’ai une deuxième passion : le cinéma. Un lointain atavisme familial peut-être, puisque Julien Duvivier était mon grand oncle ! Mes critiques sont plutôt des analyses car ce que j’aime avant tout c’est exprimer tout ce qu’il y a à tirer d’une œuvre. Ces analyses sont volontiers descriptives pour que le lecteur puisse revivre le film. Mes héros en cinéma ? Ils sont nombreux et aux quatre coins du globe. Liste non exhaustive ! D’est en ouest, chez les cinéastes vivants : Hamagushi, Bong Joon-ho, Lee Chang-dong, Rasoulof, Nuri Bilge Ceylan, Pawlikowski, Skolimowski, Cristian Mungiu, Béla Tarr, Milos Forman, Kaurismäki, les Dardenne, Jonathan Glazer, Ruben Östlund, Lars Von Trier, Pedro Costa, Jodorowsky, Iñarritu, Francis Ford Coppola… Et chez les anciens : Kurosawa, Ozu, Eisenstein, Kalatozov, Tarkovski, Satyajit Ray, Kiarostami, Murnau, Fassbinder, Fritz Lang, Dreyer, Fellini, Pasolini, Chantal Akerman, Agnès Varda, Bresson, Renoir, Carné, Buñuel, Hitchcock, Kubrick, Bergman, Raoul Ruiz, John Ford, Orson Welles, Buster Keaton, Chaplin… Des chefs d’oeuvre ? "Le voyage à Tokyo", "Barberousse", "Le cuirassé Potemkine", "Quand passent les cigognes", "Nostalgia", "M le Maudit", "L’aurore", "Fanny et Alexandre", "Jeanne Dielman", "Le Bonheur", "Au hasard Balthazar", "L'année dernière à Marienbad", "Le procès", "L’homme qui tua Liberty Valence", "Vertigo", "Le Parrain", "Les harmonies Werckmeister"…

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