L’Étrange Festival 2025 : Je suis Frankelda, de l’autre côté de l’histoire

Premier long-métrage mexicain en stop-motion, Je suis Frankelda a été révélé au festival d’Annecy avant de poursuivre sa route à travers le monde, semant au passage ses merveilles visuelles et son imaginaire hanté. Le film des frères Ambriz impressionne par sa densité narrative et sa richesse esthétique, tout en livrant un discours poétique sur la créativité, conçue ici comme un acte de libération et même de résistance.

Remarqués en 2016 avec leur court-métrage Revoltoso (avec la Révolution mexicaine en toile de fond) au Festival Fantasia, Roy et Arturo Ambriz poursuivent leur exploration du cinéma d’animation en volume. Leur obsession pour la liberté d’expression irrigue déjà leur mini-série Los Sustos Ocultos de Frankelda (2021). Avec le soutien de Guillermo del Toro et de Warner, ils prolongent ici l’univers avec un long-métrage entre récit initiatique et suite. Je Suis Frankelda célèbre le pouvoir de la fiction et de la création, où l’horreur sert à la fois de moteur narratif et de langage intime pour une jeune autrice à l’imagination débordante.

Vivre de ses cauchemars

Dans le Mexique du XIXe siècle, Francisca Imelda, frappée par le deuil et l’isolement, trouve refuge dans l’écriture. Heureusement pour elle, chaque page blanche est une occasion de redonner un sens à sa vie. Son grimoire devient un portail vers des mondes effrayants mais libérateurs. Comme une descendante obscure de Mary Shelley, Francisca s’échappe de la réalité par la fiction, donnant vie à Frankelda, son double spectral. À mesure que ses récits prennent forme, c’est tout un monde parallèle, Topus Terrenus, qui s’anime, peuplé de monstres, de merveilles et d’ombres intérieures.

Mais cet univers fragile est constamment menacé. Épaulée par le prince Herneval, Francisca doit inventer sans relâche, sans contrainte ni censure, pour maintenir ce lieu en vie. Sa plus grande épreuve survient avec l’apparition de Procustes, araignée manipulatrice et incarnation grotesque du patriarcat. Antagoniste principal, il cherche à s’approprier ses histoires, à l’effacer, à la faire douter. La lutte entre ces deux conteurs devient une métaphore saisissante, celle d’un combat pour la survie de la création libre, affranchie des normes imposées.

Au-delà de son récit, Je Suis Frankelda impressionne surtout par sa technique. Le film regorge de décors féériques aux teintes sombres, entre gothique baroque et flamboyance burtonienne. On pense immédiatement aux Noces Funèbres, dans cette manière de conjuguer le macabre et le merveilleux, avec élégance et sens du détail. Les marionnettes, minutieusement conçues, respirent, vibrent, s’envolent avec une fluidité digne des plus grandes réussites du genre, évoquant parfois les prouesses de Kubo et la Lame magique.

Dans cette veine d’un stop-motion ambitieux, exigeant et poétique, difficile de ne pas évoquer le Pinocchio de Guillermo del Toro, autre fresque animée qui marie la noirceur des contes classiques à un discours profondément humaniste. Si Pinocchio a bénéficié du soutien de Netflix et de Jim Henson’s Company, Je Suis Frankelda marque un tournant tout aussi symbolique : celui d’une production indépendante mexicaine qui parvient, avec des moyens plus modestes, à rivaliser en invention et en impact émotionnel.

Un long making-of, intégré au générique final, dévoile l’ampleur de cette entreprise artisanale. Chaque décor, chaque marionnette est une œuvre d’art en soi. Il s’agit ni plus ni moins d’une révolution dans le paysage cinématographique mexicain, qui ose ici une esthétique exigeante, inédite et profondément sincère. Et comme si cela ne suffisait pas, le film se pare de séquences musicales inattendues, qui renforcent sa charge émotionnelle et sensorielle. Un choix audacieux, presque trop, tant cette abondance stylistique risque parfois de saturer le récit.

C’est peut-être là la limite du film : sa densité. Tout est si rempli, si texturé, que l’on frôle parfois l’indigestion narrative. L’histoire, pourtant limpide dans ses intentions, se perd dans les méandres de ses détails foisonnants. Un deuxième (ou troisième) visionnage s’imposera sans doute pour en saisir toutes les strates.

Le film est peut-être un peu trop long pour ce qu’il cherche à raconter, mais il est aussi trop beau pour qu’on lui en tienne rigueur. Je Suis Frankelda est de ces œuvres rares, débordantes d’amour pour leur médium, qui prennent le spectateur par la main pour mieux l’emmener ailleurs. On y retournera, c’est certain. Pour rêver, cauchemarder, et s’émerveiller.

Bande-annonce – Je suis Frankelda

Fiche technique – Je suis Frankelda

Titre original : Soy Frankelda
Titre international : I am Frankelda
Réalisation : Roy Ambriz, Arturo Ambriz
Avec les voix de : Arturo Ambriz, Roy Ambriz, Juan Pablo Monterrubio, Luiz Suárez
Scénario : Roy et Arturo Ambriz
Photographie : Irene Melis, Fernanda G. Manzur
Direction artistique : Ana Coronilla
Décors : Ana F. Coronilla, Bruce Zick
Montage : Gabriel Acuña García
Superviseur VFX : Majo Straffon
Post-production : Paco J. Espinal H
Musique : Kevin Smithers
Production : Roy et Arturo Ambriz
Société de production : Cinema Fantasma
Pays de production : Mexique
Genre : Animation, Fantastique, Comédie musicale
Durée : 1h53
Date de sortie sur Netflix : 12 juin 2026

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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