« Les Dents de la Mer » au scalpel

En 1975, Les Dents de la mer (Jaws), du jeune cinéaste Steven Spielberg, déferle sur les écrans comme une vague incontrôlable. Le film invente presque à lui seul le blockbuster estival. Il imprime concomitamment, dans l’imaginaire collectif, une peur tenace des profondeurs. Aujourd’hui, c’est-à-dire cinquante années plus tard, Frédéric Zamochnikoff, dans Les Dents de la mer ou l’art du subjectif (éditions LettMotif), revisite ce monument du cinéma plan par plan.

On connaît tous l’histoire : un tournage maudit, un requin mécanique capricieux, un planning qui déraille… Et pourtant, de ce chaos technique naît une œuvre parfaitement maîtrisée, qui fera date et école. Steven Spielberg, qui n’est pas encore le cinéaste renommé qu’il est aujourd’hui, transforme la contrainte en atout : puisque le requin ne fonctionne pas, il le filme moins, jouant sur la suggestion, le point de vue et l’attente. Là où beaucoup auraient cédé à la frustration, il choisit à dessein la tension psychologique, qui prend le dessus sur la démonstration brute.

Ce parti pris le rapproche d’Alfred Hitchcock : faire vivre le danger par le spectateur plutôt que de le lui montrer frontalement. Frédéric Zamochnikoff le souligne d’ailleurs à plusieurs reprises : Spielberg place la caméra comme un prolongement de nos nerfs, en mimant les procédés employés par son illustre prédécesseur. Parfois, nous sommes dans l’œil du squale ; parfois, dans celui d’un personnage aux aguets. Cela, combiné à une science du montage redoutable (signée Verna Fields) et à l’utilisation inventive de la profondeur de champ, aboutit à une immersion totale, que l’auteur nous retranscrit quasi image par image, en suivant le fil chronologique et visuel d’un film bien plus profond qu’il n’y paraît.

Prenons un exemple concret : la mort du jeune Alex Kintner. La scène repose en quelque sorte sur un artifice : Brody, depuis la plage, semble voir l’attaque, alors que géographiquement, c’est impossible. Le spectateur doit cependant le ressentir avec lui. Steven Spielberg habille sa mise en scène de plusieurs effets largement décrits, ici ou ailleurs : le travelling compensé, l’entropie humaine, la superposition de plans battant en brèche la logique de la profondeur de champ…

Plus loin, on s’attarde sur l’attaque dans l’estuaire, toujours avec cette précision d’horloger. L’image relie symboliquement la peur de Brody à l’avancée du monstre. Le montage joue de plusieurs axes, dans une alternance appelée à conditionner le spectateur. Parfois, un plan large situe l’action ; parfois, Spielberg brouille totalement l’espace, ôtant toute idée de distance ou de position, ce qui nourrit l’angoisse… Les derniers plans plongent dans la confusion : plage et estuaire en panique, humains désorientés, tandis que le requin suit une trajectoire claire et déterminée. Le montage de Verna Fields tend habilement à prolonger l’incertitude et entretenir la peur.

Exhaustif, Frédéric Zamochnikoff montre par exemple comment, à bord de l’Orca, la traque du requin fait coexister des séquences d’angoisse et des respirations plus légères. Tout au long de son film, Spielberg orchestre un ballet de tensions et de relâchements – enveloppés dans une critique du capitalisme forcené – qui renforcent l’impact des attaques. Il exprime très bien comment la musique de John Williams, répétitive et implacable, devient la signature sonore de l’animal marin : deux notes suffisent à faire naître l’angoisse. 

L’analyse de l’auteur rappelle surtout que Les Dents de la mer n’est pas seulement un film de monstre : c’est un film à hauteur de spectateur. Que nous soyons sur la plage, à bord d’un bateau chahuté ou immergés dans l’œil glacé du requin, la caméra nous dicte notre place, notre point de vue, nos sensations. Ce contrôle absolu du regard est ce qui distingue Jaws de ses innombrables imitateurs : la peur n’est pas un effet rajouté, elle est intégrée à la grammaire visuelle du film. C’est cette mécanique émotionnelle que l’essai tend à décrypter. On en ressort avec l’impression d’avoir revu le film, mais de l’avoir surtout ressenti à nouveau, dans toute sa puissance. 

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

RRR : le blockbuster tollywoodien qui a conquis le monde

« RRR », blockbuster oscarisé de S.S. Rajamouli, débarque enfin sur les écrans français. Cette fresque indienne raconte l'amitié explosive entre deux résistants à la colonisation britannique, entre danses endiablées, action spectaculaire et démesure mythologique assumée, portée par deux acteurs habités. Une œuvre à chérir avec passion et amusement !

Le Rouge et le Noir (1954) : exploration d’une quête romantique, politique et spirituelle

Entre romance et lutte des classes, Claude Autant-Lara réalise une adaptation minutieuse du roman grandiose de Stendhal, axée sur les passions consumées et le repentir.

Sur la route d’Omaha : le pari de la retenue

Présenté au Festival de Sundance et à Deauville en 2025, "Sur la route d'Omaha" suit un père et ses deux enfants contraints de quitter leur maison du jour au lendemain. Sans jamais céder au misérabilisme, Cole Webley signe un road movie d'une grande délicatesse, où chaque étape révèle ce qu'une famille tente encore de préserver lorsque tout semble lui échapper.

Les Maîtres de l’univers (2026) : les muscles froissés

Adoré en mème depuis quarante ans, boudé en salle cet été, le nouveau "Les Maîtres de l'Univers" prouve qu'aimer un souvenir ne suffit pas à remplir un cinéma. Sorti en catimini en streaming sur Prime Video, le reboot de Travis Knight révèle la fracture entre ferveur nostalgique en ligne et indifférence bien réelle du public devant l'écran. Un nouvel échec pour Musclor et son épée magique.

« L’Odyssée » de Christopher Nolan, un spectaculaire voyage intérieur

On l'attendait depuis trois ans ! "L'Odyssée" débarque cette semaine sur nos écrans. Une épopée mythologique sensationnelle qui redore enfin le blason du péplum. Délaissant le pouvoir des dieux au profit des tourments d'un homme, Ulysse, incarné par Matt Damon, Christopher Nolan représente le retour à Ithaque comme un labyrinthe mental inextricable.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Les Systèmes de protection sociale face aux crises » : regards croisés

À travers une série de contributions consacrées à la pandémie, au climat ou encore au vieillissement démographique, l’ouvrage paru aux PUR observe avec acuité l'état et la lente métamorphose des systèmes sociaux. France, Japon : partout, la crise agit comme révélateur, accélérateur, et parfois même en tant que mise en demeure.

Quelle place pour les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain ?

Sébastien David et Hélène Valmary dirigent aux PUR un ouvrage collectif intitulé Les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain. Ce dernier prend le blockbuster au sérieux : plus qu'un produit industriel ou le symptôme patenté de l’hégémonie Marvel, le super-héros y est analysé comme carrefour de formes, de gestes, de sons, de corps ou encore de croyances. Un laboratoire où le cinéma contemporain rejoue, parfois malgré lui, toute une histoire des images.

« Les Trois Maisons de Michel Foucault » : les demeures de la pensée

Avec "Les Trois Maisons de Michel Foucault", les Presses universitaires de Rennes prennent le parti d'explorer le philosophe français à travers Poitiers, Vendeuvre et Verrue. Le livre transforme ces lieux de vie en véritables chambres d’écho de son œuvre. Une manière singulière, remarquablement incarnée, d’approcher une pensée souvent réduite à ses concepts les plus célèbres.