Amélie et la métaphysique des tubes : un corps sans filtre

C’est par petites touches de grâce et de nostalgie qu’Amélie et la métaphysique des tubes parvient à faire ressurgir les premières sensations, souvenirs et émotions de l’enfance. Dans un récit initiatique balisé mais empreint de bienveillance, le film nous entraîne dans l’univers intérieur d’une petite fille en quête de sens et de repères. Une œuvre qui bouleverse par la richesse d’évocation de l’animation et le trouble persistant de la mémoire.

Présenté dans une relative discrétion au Festival de Cannes 2025, le film trouve son véritable public à Annecy, où il remporte le prix du public. Premier long-métrage de Maïlys Vallade et Liane-Cho Han, cette adaptation du roman autobiographique d’Amélie Nothomb séduit par sa sensibilité autant que par sa cohérence visuelle. Le style graphique — aplats de couleur, contours parfois absents, décors profonds et texturés — évoque inévitablement le travail de Rémi Chayé, avec qui les réalisatrices ont collaboré au story-board et à la conception des personnages (Tout en haut du monde, Calamity, une enfance de Martha Jane Cannary). Mais loin d’un simple hommage, ce choix esthétique prolonge de manière organique un imaginaire foisonnant.

La naissance d’un enfant

Ce qui aurait pu n’être qu’un exercice de style animé gagne en densité grâce à une mise en scène attentive à l’étrangeté du regard enfantin. Le film adopte un dispositif en voix off : une Amélie plus âgée commente son enfance avec distance et philosophie, superposant à la naïveté sensorielle une conscience réflexive. Cette double perspective, entre immédiateté de l’expérience et mise en récit, constitue à la fois la force et la limite du film. La narration parlée structure le récit, là où un abandon plus radical à l’épure poétique aurait pu offrir une immersion encore plus viscérale de l’enfance.

Comme dans J’ai perdu mon corps, le point de vue d’Amélie nous donne à voir comment elle transforme la réalité avec son imaginaire. Un geste conscient et inconscient qui la protège et qui l’aide également à s’aventurer dans le monde caché et merveilleux de l’enfance. Son rapport au monde est d’ailleurs ici envisagé comme un flux d’informations que l’enfant ne sait pas encore interpréter. Amélie se considère comme un tube. Elle perçoit tout, mais ne comprend rien. L’image, simple et efficace, irrigue toute la mise en scène. À mesure qu’elle s’ouvre au monde – notamment grâce à la figure bienveillante de Nishio-san –, elle apprend à trier, formuler, nommer et canaliser ses sens. Cette jeune japonaise, à la fois femme de ménage et cuisinière, devient le cœur émotionnel du film. Elle ne se contente pas d’accomplir des tâches domestiques. Nishio-san panse les failles d’une famille débordée et incarne un Japon apaisé, chargé de mémoire, et offre à Amélie un modèle d’amour maternel implicite, loin de la froideur de ses parents biologiques.

Les couleurs de l’enfance

Mais si la relation entre Amélie et Nishio-san touche autant, c’est aussi grâce à l’attention portée à la bande-son. La compositrice Mari Fukuhara signe une partition délicate, discrète, en osmose avec les mouvements intérieurs de l’héroïne. La musique, comme le trait animé, enveloppe sans écraser, accompagnant chaque variation émotionnelle avec une justesse rare. Le film joue également avec la symbolique des couleurs, sans jamais l’imposer comme un code figé. Si certains personnages évoquent des humeurs par leur palette chromatique, l’ensemble évite le systématisme. L’eau, omniprésente dans le récit – jusqu’à devenir l’élément-symbole d’Amélie – cristallise cette approche : miroir de l’âme, frontière entre vie et mort, elle traverse le film comme un fil conducteur invisible. Elle structure la pensée de l’enfant tout en renvoyant à une spiritualité diffuse que le récit effleure plus qu’il ne théorise.

La réussite d’Amélie et la Métaphysique des tubes tient donc dans cet équilibre fragile entre l’abstraction poétique et l’ancrage sensoriel. En choisissant de s’adresser autant à l’intelligence qu’à la sensibilité du spectateur, Vallade et Han signent une fable universelle, où la métaphysique reste à hauteur d’enfant. Une œuvre bouleversante, où penser, ressentir et se souvenir ne font plus qu’un. À découvrir en famille.

Amélie et la métaphysique des tubes – bande-annonce

Amélie et la métaphysique des tubes – fiche technique

Réalisation : Maïlys VALLADE, Liane-Cho HAN
Production : Nidia SANTIAGO (IKKI FILMS), Edwina LIARD (IKKI FILMS), Claire LA COMBE (MAYBE MOVIES), Henri MAGALON (MAYBE MOVIES), Jean-Michel SPINER, Mireille SARRAZIN
Scénario : Liane-Cho HAN, Aude PY, Maïlys VALLADE, Eddine NOËL
Graphisme : Eddine NOËL, Marietta REN (CREATION GRAPHIQUE ET DESIGN DES PERSONNAGES), Liane-Cho HAN, Maïlys VALLADE (CREATION GRAPHIQUE ET DESIGN DES PERSONNAGES), Remi CHAYÉ, Marion ROUSSEL (CREATION GRAPHIQUE ET DESIGN DES PERSONNAGES), Justine THIBAULT, Simon DUMONCEAU
Storyboard : Lucrèce ANDREAE, Olivier CLERT, Chloé NICOLAY, Alice BISSONNET, Jonathan DJOB NKONDO, Nicolas PAWLOWSKI, David CANOVILLE, Éléa GOBBÉ-MÉVELLEC, Alexander PETRESKI, Merwan CHABANE, Liane-Cho HAN, Marietta REN, Rémi CHAYÉ, Ahmed NASRI, Maïlys VALLADE
Layout : Marion ROUSSEL (DIRECTION DU LAYOUT POSING), Hanne GALVEZ (DIRECTION DU LAYOUT POSING), Eddine NOËL (DIRECTION DU LAYOUT DECOR)
Décors : Eddine NOËL, Camille LETOUZE (DESIGN PROPS), Marick QUEVEN (DESIGN PROPS), Justine THIBAULT (DIRECTION DU DECOR COULEUR)
Animation : Juliette LAURENT (DIRECTION DE L’ANIMATION), Joanna LURIE (DIRECTION DESSIN D’ANIMATION)
Musique : Mari FUKUHARA (MUSIQUE ORIGINALE ET ORCHESTRATION)
Son : Kevin FEILDEL, Fanny BRICOTEAU
Montage : Ludovic VERSACE
Compositing : Tevy DUBRAY
Direction artistique : Eddine NOËL
Pays de production :  France
Distribution France : Haut et Court
Durée : 1h17
Genre : Animation, Aventure, Comédie, Famille
Date de sortie : 25 juin 2025

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3.5

Festival

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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