« Le Voyageur » : un road-trip entre les âges

Auteur israélien, Koren Shadmi publie aux éditions Marabulles une réédition du roman graphique Le Voyageur, un récit à la fois minimaliste et puissant, qui s’articule autour de l’immortalité, la dégradation de l’humanité et l’inexorable avancée du temps. 

Le protagoniste, Lucas, est un voyageur immortel, qui parcourt sans fin les États-Unis, cherchant à remplir une mission mystérieuse, alors même que l’humanité semble en pleine déliquescence. Il a tout vu, tout entendu et, las, ne s’émeut plus de rien. Chaque rencontre faite, chaque époque traversée l’amène un peu plus près de la vérité : pourquoi demeure-t-il ainsi figé dans le temps, au mépris des lois biologiques les plus élémentaires ? Son point de vue est celui d’un témoin impuissant, qui assiste à la chute progressive de l’humanité, de son écosystème, sans être capable d’y apporter une réponse satisfaisante.

À travers ses pérégrinations, Koren Shadmi charpente une réflexion sur l’isolement d’un être qui, en dépit de ses siècles d’existence, est incapable de comprendre ou de changer les comportements humains qui mènent la planète à sa perte. Le voyageur qu’il met en scène est une figure tragique, à la fois distante et pacifique. Un observateur quasi divin du monde, mais condamné à regarder les catastrophes qui y ont cours sans pouvoir intervenir. Une séquence en restitue parfaitement les modalités : dans un festival perdu au milieu d’un désert, notre antihéros prend place, en haut d’une tour, pour assister au déferlement de la nature qui s’annonce…

La structure narrative du Voyageur est découpée en chapitres, chacun représentant une époque différente. Chaque partie possède sa propre palette chromatique, une atmosphère particulière, des enjeux différents mais liés par un même trait d’union : la quête résignée du voyageur. Des paysages arides aux villes en ruines, des individus cyniques et égocentriques aux fanatismes religieux, Lucas parcourt un monde qui fait froid dans le dos, une sorte de crépuscule éternel. L’absence de datation précise et la fluctuation des temporalités créent un effet de distorsion, qui tend à renforcer l’impression de vivre un rêve (ou plutôt un cauchemar) éveillé, à mi-chemin entre le passé, le présent et un futur apocalyptique.

Il y a un peu de David Lynch dans cette construction narrative. Moins plastique dans son approche, Koren Shadmi sonde en revanche avec brio l’incompréhensible et de l’absurde. Le voyageur n’est pas un personnage à proprement parler, mais une sorte de spectateur de son propre sort. À travers son regard, testamentaire, on explore les facettes les plus sombres de l’humanité : violence, égoïsme, désastre écologique, fanatisme et nihilisme. Il en ressort une certaine langueur mélancolique, presque contemplative, dénuée d’héroïsme ou d’espoir.

Le Voyageur pousse par ailleurs à une réflexion sur la condition humaine. L’immortalité de Lucas est-elle un cadeau ou une malédiction ? L’ouvrage se fend d’ambiguïté autour du destin de l’homme face au temps, à la destruction et à son propre comportement. Lucas n’est-il pas la métaphore de l’homme face à un monde qu’il ne comprend plus, mais qu’il subit avec résignation ? Ce road-trip à travers les âges permet au lecteur d’explorer un monde en décrépitude, seulement rattaché à l’espoir ténu d’une solution apportée clé en main par des entités tiers. 

On redécouvre avec plaisir une œuvre saisissante, qui mêle science-fiction, fantastique et réflexion philosophique. Beaucoup de questions demeurent en suspens, mais une chose frappe : minimaliste, déconstruit, le récit de Koren Shadmi porte pourtant des thématiques profondes et universelles. De quoi ravir ceux qui aiment les récits qui déstabilisent, interrogent et laissent une trace indélébile.

Le Voyageur, Koren Shadmi
Marabulles, avril 2025, 176 pages

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Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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