Reims Polar 2025 : Little Jaffna, le deuil du tigre

Premier long-métrage, premier coup d’éclat pour Lawrence Valin, qui nous immerge dans un polar au cœur d’une communauté tamoule qui vit en résonance avec une guerre civile qui ravage leur Sri Lanka natal. À la fois réalisateur et interprète principal, Valin raconte tout cela dans Little Jaffna, à travers son personnage de policier infiltré qui interroge son identité et son appartenance culturelle. Une brillante entrée en matière qui bouscule, stimule et inaugure la compétition de Reims Polar 2025.

Peu exploitée au cinéma, la culture et l’histoire sri-lankaise ont longtemps végété dans les souvenirs d’un peuple endeuillé avant que Jacques Audiard s’en empare avec Dheepan. Au tour de Lawrence Valin, qui a grandi entre la culture française et ses racines tamoules, d’enrichir cette représentation, sans négliger des envies de cinéma qu’il emprunte notamment à Martin Scorsese dans son approche du film de gangster. Son court-métrage Little Jaffna (2017), produit par La Fémis, portait déjà les ambitions d’un jeune acteur, ainsi que d’un apprenti cinéaste. « Le jeu m’a toujours guidé dans le fait de réaliser et d’écrire », déclare Valin au micro de la Fondation Gan, dont il a été un des lauréats en 2023. Il étoffe ainsi tous les sujets qui lui tiennent à cœur dans une version étendue remplie de tendresse à l’égard de tous ses personnages.

Mon pays, ma guerre

Michael Beaulieu, un nom qui interroge dès les premières secondes, où Lawrence Valin incarne un personnage rempli de doutes. Une voix mystérieuse l’interpelle constamment sur ses origines, sa nationalité, son allégeance et sa loyauté. Le jeune policier effectivement confronté à un choix cornélien lors de son infiltration au sein d’un groupe criminel connu pour extorsion et blanchiment d’argent au profit des rebelles séparatistes au Sri Lanka, les Tigres Noires. Peut-il seulement choisir entre son héritage culturel et sa quête de reconnaissance pour son pays d’accueil ? Son dilemme se lit à même son visage, marqué par deux pigmentations distinctes qui font partie de tout un panel d’éléments sur la dualité. Le spectateur a tout le loisir de les identifier le long d’un parcours jonché d’obstacles, mais aussi d’amour.

La foudre frappe deux fois avec Puvi (Puviraj Raveendran), un grand voyou qui cogne avant de discuter. Mais lorsqu’il s’agit d’une affaire sentimentale, il réécrit sa propre version de West Side Story dans les quartiers de Little Jaffna à Paris, près de Porte de la Chapelle. Sa romance ne faisant pas l’unanimité autour de sa bien-aimée. L’amour d’Aya (Vela Ramamoorthy), leader de l’organisation mafieuse et patriarche des enfants perdus qui compose sa fratrie solidaire, témoigne également de son humanité. Une scène d’anniversaire en atteste, laissant joie et bonne humeur brouiller les frontières morales du héros. Et enfin, nous avons l’amour silencieux d’une grand-mère (Radha Radikaa Sarathkumar), qui cultive autant de prières que possible pour que son petit-fils Michael rentre en bonne santé. Valin met un point d’honneur à filmer chacun de ces nouveaux visages afin d’illustrer toute la beauté qui découle d’une culture faite de chants, de danses et de partage.

Ce n’est pas pour autant une raison qu’on éclipse la dureté d’un polar urbain qui n’hésite pas à donner des coups et à les rendre avec la bonne intensité. Que ce soit une scène de torture sur un toit, une course-poursuite dans la rue ou encore une immersion dans un réseau souterrain, le cinéaste ne tombe pas dans la surenchère de styles et déjoue même quelques attentes dans le choix des musiques. Nous découvrons ainsi l’évolution de Michael, en décalage avec sa culture d’origine, notamment lors des repas. Il se place en opposition à Aya, un tigre noir échoué sur la ville lumière, qui garde précieusement sa capsule de cyanure autour du cou, comme pour lui rappeler son devoir envers les siens, trop nombreux pour tous les citer. C’est ici qu’on peut sentir quelques battements dans la narration, un déséquilibre qui est notamment dû au casting conséquent. Quand bien même, toute l’intrigue est perçue à travers le regard observateur de Michael, ne s’agit-il pas d’une œuvre qui le met sur un pied d’égalité avec l’ensemble des acteurs secondaires qui l’accompagne ?

Ambivalent jusqu’à la dernière image, Little Jaffna nous ouvre les portes d’une communauté qui répond à ses propres besoins par la violence, le business illégal et la religion. Unificatrice, la fête du dieu Ganesh ouvre et ferme le récit avec un sentiment de bienveillance. Lawrence Valin s’en sert pour achever le parcours de tous ses personnages, une fois pour toute émancipés des figures patriarcales qui les guident ou qui les hantent au quotidien. En somme, une œuvre habile et solaire dans ses choix créatifs. À découvrir !

Ce film est présenté en compétition au festival Reims Polar 2025.

Little Jaffna – Fiche technique

Réalisation : Lawrence Valin
Scénario : Lawrence Valin, Marlène Poste, Malysone Bovorasmy, Gaëlle Mace, Arthur Beaupère & Yacine Badday
Interprètes : Lawrence Valin, Vela Ramamoorthy, Radha Radikaa Sarathkumar, Puviraj Raveendran, Marilou Aussilloux
Photographie : Maxence Lemonnier
Son : Thomas Van Pottelberge
Montage : Anaïs Manuelli, Guerric Catala
Musique : Maxence Dussere
Producteurs : Simon Bleuzé, Marc Bordure
Sociétés de production : Ex Nihilo, Mean Streets, Agat Films
Coproduction : Zinc, France 2 Cinéma
Pays de production : France
Distribution France : Zinc.
Durée : 1h40
Genre : Action, Policier, Drame
Date de sortie : 30 avril 2025

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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