« Le Polar » : évolution d’un genre

Avec l’ouvrage graphique intitulé Le Polar, publié par les Humanoïdes Associés, Claire Caland et Sandrine Kerion signent un volume ambitieux, foisonnant et très documenté, qui explore l’évolution et les multiples facettes du genre policier, depuis ses origines antiques jusqu’à ses plus récents avatars contemporains.

D’emblée, les auteures rappellent l’intuition éclairante d’André Malraux pour qui le polar prend racine dans la tragédie de Sophocle, Œdipe roi. On y retrouve déjà la mécanique classique : crime, enquête, fausses pistes et révélations successives, véritables fondations d’un genre promis à un riche avenir. Ce voyage à travers les âges se poursuit avec la figure fascinante d’Eugène-François Vidocq, ancien chef de la sûreté devenu détective privé, dont l’existence inspira à Balzac des personnages marquants et posa les prémices du polar moderne.

La bande dessinée met ensuite en lumière l’importance d’Edgar Allan Poe, inventeur au XIXe siècle du « detective novel », fondé sur la logique implacable de la « ratiocination », notamment à travers son emblématique récit Double assassinat dans la rue Morgue. L’inachevé Mystère d’Edwin Drood de Charles Dickens vient enrichir ce panorama des précurseurs en offrant au genre ses lettres de noblesse littéraire.

Inévitablement, un chapitre entier est consacré à l’emblématique Sherlock Holmes. Sandrine Kerion et Claire Caland l’effeuillent et passent en revue les interprétations cinématographiques successives du personnage, incarné tour à tour par Buster Keaton, Peter Cushing, Robert Downey Jr. ou encore Benedict Cumberbatch, ce qui tend à souligner l’influence durable du détective de Conan Doyle sur l’imaginaire collectif.

En France, répondant au succès de Holmes, Maurice Leblanc crée Arsène Lupin, héros à l’identité mouvante, génie du déguisement grâce à sa maîtrise de la dermatologie. À ses côtés, les auteures célèbrent également les « ladies detectives », figures féminines du genre policier représentées notamment par Agatha Christie, Kerry Greenwood ou encore la baronne Orczy. L’œuvre d’Agatha Christie, enrichie par son expertise en pharmacologie acquise durant la Première Guerre mondiale, donne naissance à l’âge d’or du « whodunit », sous-genre où l’intrigue est reine.

Côté américain, la bande dessinée revient sur l’émergence du « hard-boiled » dans les années 1920 avec des auteurs emblématiques comme Dashiell Hammett, dont l’adaptation au cinéma par John Huston dans Le Faucon maltais marque un tournant décisif. Raymond Chandler perpétue ce style avec des chefs-d’œuvre tels que Le Grand sommeil et le scénario magistral d’Assurance sur la mort réalisé par Billy Wilder.

En France, Marcel Duhamel donne naissance à l’emblématique « Série noire » de Gallimard, qui mêle action, suspense et intrigue serrée. Sous sa direction éclairée, des auteurs comme Chester Himes et David Goodis trouvent une audience enthousiaste. Le cinéma français vient appuyer cette révolution littéraire, notamment grâce à François Truffaut et son adaptation culte de Tirez sur le pianiste.

Albert Simonin et Michel Audiard, figures incontournables du polar français, collaborent quant à eux sur treize films. Les dialogues incisifs et poétiques d’Audiard, nourris par l’argot des faubourgs, marquent durablement l’imaginaire cinématographique français dans des films comme Les Tontons flingueurs ou Mélodie en sous-sol.

L’ouvrage ne néglige pas non plus la figure iconique du commissaire Maigret, incarnée au cinéma et à la télévision par Jean Gabin, Gérard Depardieu ou encore Bruno Cremer, et dont l’impact culturel est discuté. Dans un registre différent, le thriller, dont les racines remontent jusqu’à l’Odyssée d’Homère, est abordé sous toutes ses dimensions, notamment grâce à Alfred Hitchcock, maître incontesté du suspense. L’évolution vers le « néopolar noir », symbolisée par des collections comme Rivages Noirs ou Le Poulpe, prouve que le genre policier reste en perpétuelle réinvention.

Enfin, un éclairage approfondi est consacré aux dérivés modernes du thriller psychologique avec les figures inquiétantes de Tom Ripley ou Hannibal Lecter. Le phénomène mondial initié par James Ellroy avec Le Dahlia noir et prolongé par Stephen King, Naoki Urasawa et le polar scandinave, notamment la saga Millenium de Stieg Larsson, clôt magistralement cette fresque passionnante.

Ce travail remarquable de Claire Caland et Sandrine Kerion, très documenté, réussit ainsi à conjuguer érudition et plaisir de lecture. Il offre une synthèse captivante du genre policier à travers les âges et les continents.

Le Polar, Claire Caland et Sandrine Kerion
Humanoïdes Associés, mars 2025, 216 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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