Le Jardin zen de Naoko Ogigami : Olé !

Le Jardin zen : Inconnue chez nous malgré déjà 7 longs métrages à son actif, la cinéaste Naoko Ogigami manie un langage aussi sérieux que teinté d’humour  pour dénoncer subtilement certains travers de sa société japonaise bien-aimée.

Synopsis du film le Jardin Zen:  Luxe, calme et volupté. Tout va pour le mieux dans la vie parfaitement réglée de Yoriko et de tous ceux qui, comme elle, ont rejoint la secte de l’eau. Jusqu’au jour où son mari revient à la maison après de nombreuses années d’absence, entraînant avec lui une myriade de problèmes. Rien, pas même ses plus ferventes prières, ne semble restaurer la précieuse quiétude de Yoriko… Avec tout cela, comment faire pour rester zen ?

 L’Effet Papillon 

Après des décennies de règne sans partage des grands maîtres contemporains du cinéma japonais tels que Hirokazu Kore-Eda, Kiyoshi Kurosawa, Naomi Kawase et dans un autre genre Hayao Miyazaki sur nos écrans hexagonaux, voici venir l’émergence de cinéastes moins connus de nous, pour notre plus grand bonheur. Ainsi, Koji Fukada et son récent Love Life, un cinéaste que nous n’avons découvert qu’en 2016 avec Harmonium ; ainsi Ryusuke Hamaguchi, son magnifique  film Drive my Car et autres beautés minimalistes qui n’ont pas peur de se déployer sur un temps long, pour parler comme les politiciens. Ainsi encore la réalisatrice Chie Hayakawa et son bouleversant Plan 75. Une relève qu’on valide, sans faire offense à leurs illustres aînés qu’on aime suivre plus que jamais.

Et voici Naoko Ogigami, dont c’est le premier film distribué en France après déjà 6 autres longs métrages. Son film, Le Jardin Zen, dont le titre original,  traduit à l’international par Ripples (ondulations), rapporte en effet les mouvements sinusoïdaux des émotions de sa protagoniste Yoriko (Mariko Tsutsui, déjà remarquée dans les films de Fukada). On la découvre, dormant tête-bêche dans le lit conjugal. Bonne épouse en apparence, se réveillant avant tout le monde pour les tâches ménagères, silencieuse, effacée. Nous sommes en 2011, et par peur de la contamination radioactive, la panique s’abat sur la population après l’explosion du réacteur N°1 à Fukushima. On se rue sur les bouteilles d’eau minérale, et les billets pour l’île d’Okinawa s’arrachent. L’occasion d’apercevoir l’autre facette de Yoriko qu’on ne dévoilera pas ici. Est-ce par peur des radiations, on ne le saura jamais vraiment, mais son mari, Osamu Sudo, disparaît dans la nature, laissant femme et enfant et même son propre père malade derrière lui.

On retrouve Yoriko plusieurs années plus tard. Embrigadée dans une secte obscure qui vénère « l’eau de la vie verte » , pour ce que cela peut bien vouloir dire. Vivant désormais seule, elle mène une vie ascétique consacrée au travail qu’elle a dû prendre et surtout à la Vie Verte. Jusqu’à ce que brusquement, Osamu ressurgit de nulle part. Naoko Ogigami réussit à nous transmettre la progression mentale de Yoriko qui slalome entre la pureté à laquelle elle aspire et les bassesses que cette irruption de son mari réveille en elle. Le pardon, la tolérance, la bienveillance, tout cela est mis à rude épreuve, encore plus lorsque son fils vient en visite, porteur de nouvelles non désirées…  Le gimmick de sa montée de la côte vers sa maison  en vélo (et de la descente de la même côte selon les périodes)  est par exemple un outil qui fait penser à un thermomètre prenant la température de ses émotions. La ponctuation sonore qui trouve sa magnifique apothéose dans la dernière scène du film, un autre moyen d’installer un rythme qui suit les ondulations du titre : l’alternance du bon et du mauvais chez Yoriko, les changements qui s’opèrent en elle, suivant un effet papillon, au contact de ses différents interlocuteurs, membres de la secte, collègue(s) de travail, et bien sûr famille.

Sans en dévoiler davantage sur ses arcs narratifs plutôt nombreux, on peut indiquer que le Jardin zen est un métrage riche qui nous en dit long sur une société japonaise arc-boutée sur un modèle archaïque où le paraître reste l’aune à laquelle elle se mesure. L’emprise quasi-sectaire de la religion, le respect des codes sociaux qui régissent les liens familiaux, comme Yukiko Sode, une autre cinéaste récemment révélée, l’a mis en scène dans son très beau Aristocrats. C’est un film sensible en plus d’être beau, avec une finale à couper le souffle. Une réussite tout en discrétion !

Le Jardin zen – Bande annonce

Le Jardin zen – Fiche technique

Titre original : Hamon
Réalisatrice: Naoko Ogigami
Scenario : Naoko Ogigami
Interprétation : Mariko Tsutsui (Yoriko Sudo), Ken Mitsuishi (Osamu Sudo), Hayato Isomura (Takuya Sudo), Tamae Andô (Misae Watanabe), Noriko Eguchi (Hitomi Ogasawara), Akira Emoto (Taro Kadokura), Kami Hiraiwa (Setsuko Ito), Midoriko Kimura (Masako Hashimoto), Hana Kino (Mizuki)
Photographie : Hideo Yamamoto
Musique : Hiroko Ide
Producteurs : Kazumasa Yonemitsu, Hiromitsu Sugita, Makoto Watanabe
Maisons de production : TV Man Union Co-production :
Distribution : Art House Films
Durée : 120 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 29 Janvier 2025
Japon· – 2023

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Deauville 2026 : The Last Pickpocket in New York, les mains dans les poches

Comment survivent les voleurs à la tire dans notre société moderne ultra connectée, où l'argent est devenu virtuel et les téléphones des traceurs ambulants ? En partant de cette question simple, "The Last Pickpocket in New York" propose un polar urbain délicieusement rétro qui rend hommage aux classiques du genre. Porté par la performance impeccable de John Turturro, le film convainc plus par son atmosphère nostalgique que par son scénario ingénu.

Deauville 2026 : The Man I Love, la fureur de vivre

Dans "The Man I Love", Ira Sachs met en scène Rami Malek dans le rôle d'un acteur confronté à la mort. Entre répétitions, danses, chants et désirs sexuels, il compose une ode à la vie exaltant le plaisir de chaque instant. Un drame queer qui manque malheureusement de consistance et d'émotion pour pleinement s'affirmer.

Deauville 2026 : Mouse, la souricière du chagrin

Présenté en compétition au Festival de Deauville après avoir reçu un très bon accueil à la Berlinale, "Mouse" déploie un récit de deuil adolescent sensible et délicat porté par un somptueux duo d’actrices. En filmant l’intime avec autant de tendresse que de naturalisme, Kelly O’Sullivan et Alex Thompson s’imposent comme des cinéastes incontournables du cinéma indépendant américain.

Newsletter

À ne pas manquer

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.

Smash Palace : au pays de la casse

Dans une casse automobile perdue en Nouvelle-Zélande, un ex-pilote confond amour et possession jusqu'à traiter sa fille comme un trophée. Son couple se déchire, son garage déborde de carcasses, et le paysage tout entier se referme sur lui comme un piège dont personne ne ressort.
Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

The Dog Stars : Ridley Scott s’essaie au post-apo (en pantoufles)

Dans un monde post-pandémique, Ridley Scott livre un survival maîtrisé mais sans surprise, porté par Jacob Elordi, Josh Brolin et Margaret Qualley dans les paysages du Colorado.