« Somna » : sorcellerie, désir et mélancolie

Becky Cloonan et Tula Lotay publient aux éditions Delcourt Somna, une œuvre hybride mêlant thriller érotique, critique sociale et exploration onirique. Dans un village anglais du XVIIe siècle, en pleine chasse aux sorcières, le destin d’Ingrid, épouse du chef des inquisiteurs, bascule. Frustrée par un mariage étouffant et hantée par des rêves érotiques où une ombre démoniaque l’initie au plaisir, la jeune femme voit les frontières entre réalité et illusion se dissoudre, jusqu’à l’inévitable confrontation avec le patriarcat brutal de son époque.

Somna repose sur un équilibre subtil entre l’histoire des chasses aux sorcières et une narration plus intime et subjective qui plonge le lecteur dans l’intériorité de l’héroïne. Les rêves d’Ingrid, qu’elle perçoit comme des visites nocturnes du Diable, reflètent un désir réprimé et son aliénation face à une société où les femmes sont des objets de suspicion et de contrôle. Cette dualité narrative, où le réel s’entrelace à des visions floues et troublantes, évoque des œuvres cinématographiques comme celles de David Lynch, dans lesquelles l’ambiance estompe les distinctions entre ce qui est tangible et ce qui relève de la psyché.

Becky Cloonan et Tula Lotay alternent les styles graphiques et produisent une œuvre visuellement unique. Le réalisme expressif contraste avec un trait marqué par des compositions oniriques et des jeux d’ombres. Parfois, on est plus proche du roman-photo. Ces différences reflètent les tiraillements internes d’Ingrid et accentuent la dichotomie entre sa vie quotidienne austère et ses rêves sensoriels et troublants.

Sous ses atours de dark fantasy, Somna interroge la condition féminine dans une société puritaine où toute forme de plaisir ou d’autonomie féminine est perçue comme une menace. La honte qui ronge Ingrid après ses rêves traduit l’impact de siècles de discours religieux culpabilisants, tandis que son opposition relative aux valeurs de son mari Roland, zélé inquisiteur, marque un réveil progressif.

La dimension féministe de l’album est à cet égard manifeste : Ingrid incarne ces femmes que l’Histoire a réduites au silence, accusées de déviance pour avoir simplement osé exister hors des cadres imposés. Son évolution rappelle les héroïnes d’œuvres comme La Lettre écarlate de Nathaniel Hawthorne ou La Sorcière de Jules Michelet, qui dénoncent la répression exercée sur les femmes et l’hypocrisie des autorités religieuses et sociales.

(Le prochain paragraphe contient des spoilers)

La tension dramatique de Somna culmine lorsqu’Ingrid, accusée de sorcellerie après des « crises » inexpliquées, se retrouve piégée dans un système inquisitorial arbitraire. Ironie du sort, son amie Maja, pourtant loin d’être innocente, car adultère et manipulatrice, échappe à tout soupçon. Ce retournement souligne l’injustice et l’oppression qui frappent les femmes marginalisées.

Somna constitue une méditation sur le désir, la honte et la répression. À travers un récit intimiste et poignant, Becky Cloonan et Tula Lotay livrent une œuvre graphique et narrative d’une grande profondeur. Si le mélange de styles peut désarçonner, il contribue toutefois à la richesse et à l’originalité de l’ensemble, qui a le mérite de s’articuler autour d’une héroïne tiraillée et en prise directe avec son temps.

Somna, Becky Cloonan et Tula Lotay 
Delcourt, novembre 2024, 192 pages

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3.5

Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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