Signé Olrik (nouvelle forfaiture)

Olrik croupit dans la prison londonienne de Wansworth. Tiré d’un cauchemar, il se voit attribuer deux compagnons de cellule, des activistes du F.C.G. (Free Cornwall Group) qui revendiquent l’indépendance des Cornouailles. Ils semblent disposer de certains moyens, mais les circonstances vont amener Olrik à leur proposer une coopération qui pourrait s’avérer fructueuse…

Depuis la disparition (1987) d’Edgar P. Jacobs, auteur historique des Aventures de Blake et Mortimer, les Éditions Blake et Mortimer font leur possible pour continuer de faire vivre la série, en prenant pour principe de faire paraître de nouveaux albums. Les auteurs sollicités respectent généralement un cahier des charges assez précis. On peut dire qu’Yves Sente et André Juillard l’appliquent scrupuleusement avec cet album qui comprend 62 planches au format classique de la BD franco-belge, un soin pour les détails qui fait honneur à la série, suffisamment de texte (dont quelques mots et expressions en anglais) pour bien appuyer l’action dans toutes ses péripéties, une nouvelle confrontation de Blake et Mortimer avec Olrik, quelques personnages douteux, certains défendant donc une cause mais avec des moyens et une mentalité particulièrement discutables, ainsi qu’une incursion dans le fantastique avec des références historiques très parlantes. Il faut dire que les auteurs n’en sont pas à leur coup d’essai dans la série et qu’ils ont pris le temps de se rendre sur place pour se faire leurs propres impressions. La base est donc particulièrement solide.

Au-delà des apparences

Maintenant, il faut se rendre à l’évidence : que le cahier des charges soit respecté ne fait pas de l’album un chef d’œuvre, malgré une illustration de couverture particulièrement réussie à mon avis, avec un Olrik toujours aussi élégant malgré son costume de prisonnier. En fait, tout est dans l’attitude, avec ce regard porté vers l’extérieur (et donc encore et toujours, vers l’avenir), ce porte-cigarette qui apporte une touche de raffinement qui s’accorde avec la fine moustache du personnage. Bien évidemment, son incroyable assurance, le visage dans la pénombre qui se découpe derrière un fond lumineux, contraste merveilleusement avec le mur en briques rouges percé d’une fenêtre protégée par d’épais barreaux. Aucun doute, Olrik va encore en faire voir de toutes les couleurs à nos amis Blake et Mortimer. Effectivement, fort de quelques informations cruciales, Olrik va proposer un marché au Capitaine Francis Blake que ce dernier se verra contraint d’accepter pour éviter une voire même plusieurs catastrophes. Mais, bien évidemment, on ne remet pas en liberté un aventurier de la trempe d’Olrik sans quelques mauvaises surprises. Le début manque donc un peu d’originalité ou de suspense et la façon dont Olrik trouve une nouvelle opportunité de nuire tombe un peu comme un cheveu sur la soupe. L’aspect fantastique lié à une vieille légende est plutôt bien trouvé et permet aux auteurs de remettre les pendules à l’heure concernant plusieurs croyances, ce qui apporte une intéressante touche d’érudition. On peut ajouter que le dessin, soigné, est bien dans le style initié par Edgar P. Jacobs. On pourra toujours avancer que Blake et Mortimer sont légèrement différents physiquement que sous le trait de Jacobs, mais il n’y a pas de quoi crier au scandale. Par contre, ce qui manque vraiment par rapport à ce que faisait Jacobs, ce sont des dessins si possible grand format avec des situations fortes propres à marquer l’imaginaire des lecteurs. On a bien une invention de Mortimer qui apporte une situation originale, mais cela n’apporte rien de vraiment spectaculaire ou marquant. Quant à l’apport fantastique, même s’il permet une situation intéressante, il tourne un peu court avec une catastrophe naturelle qui ne surprend pas vraiment et permet de faire en sorte que tous les éléments légendaires disparaissent pour devenir hors d’atteinte avec l’ultime péripétie en fin d’album.

Quelques points originaux

Mais puisque cet album, le n°30 de la série, vise également un public qui ne la connait qu’imparfaitement, il faut préciser que Signé Olrik se présente avec une base à trois bandes par planche, ce qui apporte une bonne lisibilité à l’ensemble et a permis assez naturellement la sortie de l’album sous un autre format, à l’italienne. On note également que la narration maintient bien le suspense et de façon régulièrement astucieuse, à propos d’un personnage désigné comme le Grand Druide et que ses adeptes appellent Maître. En effet, soit il apparait de dos, soit caché soit même son visage masqué par une bulle. Malheureusement, quand on découvre enfin son identité, la révélation tourne un peu court. A noter que, parmi les personnages, quelques-uns arborent une barbiche suffisamment longue et fournie pour leur permettre une fantaisie sous forme de petite tresse. Enfin, l’album se fait remarquer par une problématique qui éveille un écho avec le monde d’aujourd’hui. En effet, en Cornouailles, les autochtones se plaignent de la montée en nombre d’étrangers venus sur place pour pallier un manque de main d’œuvre. On comprend d’ailleurs très tardivement que ce manque est à mettre sur le compte des pertes de la Seconde Guerre mondiale, les auteurs répugnant visiblement à raccrocher leur récit à des événements réels, préférant largement compter sur les décors, puisque leurs personnages restent fictifs. A noter pour conclure que l’album dégage une émotion particulière, puisque son dessinateur, André Juillard, est décédé le 31 juillet 2024, soit peu avant sa parution. Selon Yves Sente Signé Olrik peut être considéré comme une sorte d’œuvre testamentaire de son dessinateur, probablement pour le style presque intemporel du dessin et ce thème à résonance actuelle.

Les aventures de Blake et Mortimer (n°30) : Signé Olrik – Yves Sente (scénario) – André Juillard (dessin) et Madeleine Demille (couleurs)
Éditions Blake et Mortimer (distribué par Dargaud) : sorti le 31 octobre 2024

Note des lecteurs0 Note
3

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.

Les Naufragés du Lavalette : légende marine

« - Eu cartonne of Lucky Strike fore ziss fez en poil de cul !? Tut’moques de moi, l’ami ? - Yes, my friend. Ten packs ! That’s a very good price for you… »

« Le Fantôme de l’opéra » : horreur en musique

Tyler Boss et Martin Simmonds reprennent le mythe du Fantôme dans un récit d’enquête où le prestige du spectacle autorise toutes les outrances. Paru chez Urban Comics, ce volume de la collection Universal Monsters doit autant à son atmosphère graphique qu’à sa manière de faire du théâtre un lieu de désir, de peur et de faux-semblants.

« Le Parfum des feuilles de thé » : reprendre racine

Dans "Le Parfum des feuilles de thé" (Robert Laffont), Camille Monceaux et Virginie Blancher suivent Akane et Mayumi, deux jeunes femmes qui quittent Tokyo pour reprendre une plantation familiale. Au rythme des récoltes, leur installation devient une histoire de transmission et de choix de vie, non sans doutes.