Diamant Brut : Destin Brut à Miracle Island

Diamant Brut est une œuvre puissante et intrépide, formellement passionnante qui excelle à décrire les obsessions du culte de soi et à faire le portrait empathique et authentique d’une jeune femme prise dans ce vertige et cette rage de la beauté pour sculpter son destin et se sortir de la violence sociale.

Liane (excellente et bluffante Malou Khebizi) baby doll face de dix-neuf ans ans cohabite avec sa mère et sa petite sœur dans une banlieue poisseuse de Frejus. Folle de télé-réalité, se filmant en train de danser sur des sons de rapp, mi-créature chirurgiquée, mi-barbie du pauvre, Liane se vit en future influenceuse depuis qu’elle a été rappelée par une directrice de casting.

Manifestement Liane n’est pas frivole ni désinvolte. Même si elle mime la caricature des bimbos à la Loana, elle est habitée de la colère de la révolte contre sa classe sociale, son milieu, sa mère déphasée( très belle scène entre la mère et la voisine), et ses copines peu rigoristes dans leurs ambitions. Contrairement à elles qui la traitent de pute, elle prend à bras le corps son rêve comme une œuvre âpre, une mission d’existence et d’amour contre les crevards qui l’entourent.  Sweet Liane comme elle se fait appeler sur les réseaux sociaux, elle, veut être aimé et exister. Elle, elle y croit sinon elle se tue. C’est sa valeur d’existence qu’elle met dans ses seins, ses fesses, ses lèvres, sa chair et nous, on y croit parce le film n’a aucun surplomb cynique, aucune distance prédictive par rapport au personnage. Diamant brut se vit dans les peurs et défis de Liane, dans ses affronts et aplombs. 

Agathe Riedinger filme son actrice avec beaucoup d’amour du cinéma (on se croirait dans une banlieue décatie de Détroit sous les cieux et souffles d’Andrea Arnold), de généreuse humanité, de sincérité et de poésie.

Jamais Liane n’est ridiculisée par la caméra-peau prégnante d’Agathe Riedinger. Jamais la cinéaste ne juge ni ne tourne en grotesque ou vulgaire le rêve de son héroïne de devenir star de télé-réalité  dans Miracle-Island.

Avec une caméra pugnace et nerveuse héritière des Frères Dardenne, une caméra tendue et inventive d’angles surprenants, Agathe Riedinger ne lâche pas son héroïne d’un talon aiguille pas plus qu’elle ne la lâche d’une joue boudeuse ou d’un faux ongle. On sent que ce qui intéresse la réalisatrice c’est le coût, le sacrifice, presque la gravité que le personnage de Liane doit engager et mener pour faire face et accomplir sa passion. 

On comprend surtout que cette passion de la télé-réalité n’est pas ici vanité ni superficialité. Agathe Riedinger filme à l’épiderme son actrice dans une tonique guerrière pour nous montrer que cet horizon là dans cette époque vide de sens peut devenir un sens et un destin digne et essentiel, une croyance noble et une foi nécessaire. Geste de renversement opéré par ce Diamant Brut et critique de nos propres préjugés.

Pourquoi continuer de dénigrer ce système de la télé-réalité, l’hyper-érotisation, la manipulation et la vanité qui le sous-tendent ? N’y a-t-il pas là aussi un réflexe de classe, une domination élitiste, un mépris pour celles et ceux qui essayent de sortir de leur propre misère sociale par cette voie ?

Ce sont ces réflexions que le film provoque nous obligeant à changer de paradigme, nous invitant à éprouver avec sérieux, témérité et hargne le destin auquel travaille le personnage.

Deux scènes saisissantes manifestent sa volonté insurrectionnelle, sa manière de s’emparer de la violence d’un sujet (le culte d’un certain narcissisme à travers les réseaux sociaux) et de lui confronter la rage d’un défi, l’honneur d’une sincérité. 

Ces deux scènes sont des scènes d’allégeance au corps, tel qu’il doit prétendument être pour répondre aux critères de la télé-réalité mais leur traitement est offensif et inattendu. Dans l’une Malou Khebizi prépare son visage au maquillage, dans l’autre elle se lave en guerrière battant sa chair comme si elle entamait une croisade.

Mais ce n’est pas tout. L’émotion la poésie viennent par la présence d’Idir Azougli (comédien habité de fantômes et d’âmes par sa voix caverneuse, son accent d’exil, sa cicatrice sous l’œil, sa manière d’être le double taciturne de Raphaël Quenard) amoureux platonique de Liane qui la protège, la ramène à d’autres réels et ne la juge pas.

Diamant Brut réussit à nous emporter dans l’horizon de Liane, à nous happer et bouleverser longtemps après sa projection par sa manière de filmer Fréjus comme un ailleurs américain, par sa détermination à porter des acteurs peu ou pas vus dans la lumière de rôles de leurs vie et à tenir cette croyance que le cinéma est un Miracle Island possible. Vrai et tenace.

Reprise de la sélection officielle cannoise.

Fiche Technique : Diamant Brut

Titre international : Wild Diamond
Réalisation et scénario : Agathe Riedinger
Avec Malou Khebizi, Idir Azougli, Andréa Bescond
Directeur de la photographie : Noé Bach
Chef opérateur son : Romain de Gueltzl
Musique originale : Audrey Ismaël
Décors : Astrid Tonnellier
Costumes : Rachèle Raoult
Maquillage : Julia Didier
Coiffure : Delphine Giraud
Montage : Lila Desiles
Distributeur : Pyramide Distribution
Durée : 103 minutes
Dates de sortie : 15 mai 2024 (présenté en Compétition au Festival de Cannes 2024), 9 octobre 2024 en salle

Mention : le film a été vu en reprise de Festival à Paris

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.