Patagonie route 203 : errance argentine

L’Argentin Eduardo Fernando Varela nous promène avec un chauffeur routier, sur les routes de l’immensité patagonienne, pour un voyage aux confins de l’Absurdie.

Au volant de son poids lourd, Parker (pas un nom spécialement argentin) parcourt les routes de la Patagonie pour réceptionner et livrer des fruits embarqués ou débarqués depuis des ports. Plus prosaïquement, Parker fait ce métier pour avoir la paix. En effet, il passe des journées entières sur des routes monotones dans des paysages plutôt désolés, sans croiser grand-monde. A vrai dire, il fuit une vie familiale terminée en queue de poisson (une femme et un enfant) et des ennuis avec des malfrats quelque part du côté de la capitale, sans compter les ennuis potentiels dus à sa situation pas vraiment régulière (les papiers du camion). Ceci dit, il affirme régulièrement à celles et ceux qu’il croise que, contrairement aux apparences (jamais précisées) non, il n’est pas portègne (originaire de Buenos-Aires) mot qui doit son origine au port de la ville. Parker se révèle un original, car il est organisé pour, à la belle saison, descendre de son bahut les meubles qui lui permettent de faire comme s’il installait son chez soi. Et puis, régulièrement, il passe des coups de fil à son patron et à des amis dont on ne saura jamais rien. D’autre part, il retrouve régulièrement un journaliste avec qui il convient de rendez-vous précis. Ceci dit, le journaliste apparaît plusieurs fois de manière inopinée à des lieux et moments ne correspondant pas au prochain rendez-vous fixé. On observe là une des caractéristiques de l’ambiance établie par l’auteur qui apporte une touche d’humour qui peut également être vue comme une touche d’un fantastique léger. Parker demande plusieurs fois son chemin. Dans ce style, les indications qu’il obtient du journaliste valent le détour « Bon, alors prenez la 210 jusqu’à trouver un arbre abattu. Si vous dépassez les trois jours, revenez en arrière, parce que vous serez allé trop loin. Au croisement, prenez à gauche, c’est l’affaire d’un jour et demi, deux s’il pleut, mais il n’y a pas de contrôles. A Barranca Los Monos, dites que vous venez de ma part, je suis connu là-bas. » En effet, comment le journaliste réussit-il à retrouver Parker dans l’immensité de la Patagonie, alors qu’il s’active autour de centres d’intérêt bien différents ? Le journaliste s’intéresse aux éventuelles traces laissées par d’anciens nazis venus s’établir dans la région pour se faire oublier et échapper ainsi à toute poursuite. Il considère que parmi les sous-marins de la Kriegsmarine soit disant disparus, certains ont pu servir à transporter discrètement des criminels nazis, avant éventuellement de disparaître pour de bon.

Une ambiance bien particulière

Mine de rien, ce roman enchaine les péripéties qui se rapportent aux deux caractéristiques déjà mises en évidence : l’humour absurde et un fantastique léger (à rapprocher du réalisme magique, même si Varela ne s’en réclame pas). Parmi les nombreuses rencontres de Parker, celle de la belle Mayten sera déterminante, en particulier parce que le routier en tombe amoureux. Le souci, c’est qu’elle est mariée à Bruno, un homme violent. Ce sera néanmoins la chance de Parker, car Mayten cherche désespérément à échapper à Bruno. Celui-ci tient une attraction très symbolique : un train fantôme (laissant entendre que les protagonistes évoluent dans l’incertitude). Et il emploie deux hommes (Eber et Freddy) que Parker confond régulièrement, alors qu’il les identifie sans peine comme des Boliviens, sans qu’on sache comment il fait : est-ce à leurs physiques (visages ?), leur accent ou un autre détail ? Dans le même ordre d’idées, dans ses pérégrinations, Parker passe par de nombreux endroits identifiés par des noms caractéristiques (Jardin Espinoso, Jardin Epineux ainsi que Mula muerta, Mule Morte ou encore Indio Malo, Indien Méchant, mais encore Puerto Hondo, Port Profond ou Santa Muerte, Sainte Morte ou bien Tambo Seco, Etable Sèche, etc.) qui en disent long sur la façon dont les autochtones perçoivent leur territoire. La traduction choisit de citer, derrière chacun de ces noms ou expressions, leur traduction en français. Cela donne un effet bizarre et particulier, qui balise l’univers mental que le lecteur se fait en cours de lecture.

Amitié et amour

Le roman se révèle d’abord constituer une illustration ou une allégorie de l’absurdité de notre monde. En effet, Parker avance sur des routes quasiment désertes et droites, dans une sorte de désert où il peut aussi bien se perdre que faire du surplace. Cela ne l’empêche pas de faire d’assez nombreuses rencontres et d’enchainer des péripéties assez improbables. En particulier, on note ses rencontres avec son ami le journaliste. Qu’est-ce qui motive leurs rendez-vous ? Qu’est-ce qui les rapproche l’un de l’autre, sachant que Parker ne s’intéresse pas spécialement aux anciens sous-marins allemands ? Bref, la personnalité de Parker n’émerge que très progressivement, au fil de ses errances. Celles et ceux qu’il rencontre servent de révélateur. Vraie question aussi : entre Parker et Mayten, n’est-ce pas avant tout une opportunité plutôt que de l’amour ? Les circonstances vont permettre d’en savoir plus.

Patagonie route 203, Eduardo Fernando Varela
Métailié : sorti le 13 mai 2022

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

Fjord : La Grande Fureur des bien-pensants

"Fjord", Palme d'or 2026 de Christian Mungiu, suit une famille roumano-norvégienne accusée par les services sociaux d'un pays scandinave, entre conservatisme religieux et progressisme libéral. Un film ambigu et intelligent, mais un peu trop scolaire et démonstratif, qui questionne nos préjugés.

« Insidious : l’invasion du Lointain » ne réveillera pas notre intérêt pour la saga…

Entre un scénario prévisible, des incohérences avec le canon établi et des excursions dans le Lointain sans ambition visuelle, ce sixième épisode déçoit malgré quelques bonnes idées.

Mutiny : castagne en haute mer

Jason Statham traque ceux qui l'ont piégé à bord d'un cargo hostile, dans ce thriller de Jean-François Richet. La mécanique de "Mutiny" est bien huilée par endroits, notamment lors du combat final, mais le récit patine et le huis clos promis ne se referme jamais vraiment sur son héros.

Sanjuro (1962), d’Akira Kurosawa : « Le meilleur sabre est celui qui reste dans son fourreau »

Réclamée par la Toho, la suite du "Garde du corps" (1962) mise en scène par Kurosawa réussit l’exploit de s’inscrire dans une continuité thématique tout en adoptant une tonalité qui en est le contrepied, troquant le cynisme et la violence du premier pour l’humour et l’observation qui évite de verser le sang. Porté par un Toshiro Mifune parfait dans la reprise de son rôle de ronin fruste, "Sanjuro" est un sommet de l’art de la mise en scène du maître nippon : concis, limpide, intelligent, esthétique, drôle, un brin provocateur. En un mot : jubilatoire.

Wake in Fright : les sirènes de la Yabba

"Wake in Fright" a électrisé Cannes en 1971, disparu pendant 40 ans, puis ressurgi comme le mythe fondateur du cinéma australien. Un instituteur s'enlise dans une ville minière où l'hospitalité se boit comme une sommation. 55 ans après, sa brutalité n'a rien perdu de son mordant.

Starlight, une étoile qui brille vivement

« Les êtres sauvages, commença-t-il. Ça m’a toujours paru un peu erroné de dire ça d’eux. Ils ne sont pas sauvages. En tout cas, pas comme la plupart des gens le conçoivent. Observez-les. Voyez comment ils sont les uns envers les autres. Ils sont plus dociles que nous. Je crois que c’est parce qu’ils savent d’emblée comment aimer et que nous, nous devons l’apprendre. Je vois cela en eux. Comment l’amour les rend dociles. Pas seulement entre eux. La nature. Son mystère. L’attraction de la lune. Le ciel. Toute l’atmosphère qui s’en dégage. C’est ce qui m’attire. Cette grande ouverture qu’ils offrent. C’est ce que j’essaie de ressentir quand je suis avec eux. Ce que j’essaie de voir et de saisir, si j’ai de la chance. Cette authenticité. »

Les 7 roses de Tokyo : Où le féminisme s’avère essentiel

« Il a produit de sa poche gauche un paquet de Soleil Levant. Ce que le ravitaillement nous réserve de temps à autre, ce sont des Milan d’or, et pour ce qui est de ces Soleil Levant, à cause de la présence de feuilles de grande renouée, je ne pourrais affirmer qu’elles sont bonnes, avec la meilleure volonté du monde ; cependant, une bouffée de leur fumée me procure une sensation de nicotine jusqu’au bout des doigts et un agréable fourmillement gagne tout mon corps. C’est bien là la plus grande jouissance du fumeur. Je sais comment m’en procurer. Il suffit de bourrer de riz perlé un paquet vide de ces Soleil Levant puis d’aller se tenir devant le débit de tabac du coin, d’attendre le moment où les passants ont disparu pour mettre prestement le paquet sous le nez de la buraliste. La seconde d’après le riz a été escamoté au profit de tabac. »

Dissolution : Sodome et Gomorrhe en Angleterre

« Mais le cauchemar revint cette nuit-là. Il y avait des mois que je n’avais pas rêvé de l’exécution de la reine Anne, mais la vue du cadavre de Singleton me remit tout en mémoire. Par une belle matinée de printemps j’étais de nouveau sur le Tower Green (la partie ouest de la cour intérieure de la Tour où l’on décapitait les condamnés de sang royal et les nobles), parmi l’énorme foule entourant l’échafaud recouvert de paille. J’étais au premier rang, lord Cromwell ayant ordonné à tous ses protégés d’être présents afin qu’ils soient liés à la chute de la reine. Il se trouvait à deux pas, au premier rang lui aussi. Bien qu’il ait dû son ascension à son appartenance au groupe d’Anne Boleyn, c’était lui qui avait préparé l’accusation d’adultère ayant causé sa perte. Il avait l’air sévère et renfrogné, incarnation du courroux de la justice. »