« Pute » : le vocable et le stigmate

Dans son essai récent, Pute : Histoire d’un mot et d’un stigmate, Dominique Lagorgette explore les origines et les implications sociolinguistiques du mot pute, en mettant en lumière la manière dont le langage peut influencer et refléter les stigmates sociaux. À travers une analyse étymologique et culturelle, elle aborde les thèmes de la dissymétrie lexicale et des jugements basés sur le genre, le statut économique et le capital social.

Dominique Lagorgette introduit son analyse par la notion de dissymétrie lexicale, soulignant comment la transformation d’un mot au féminin peut altérer son sens et le charger de connotations péjoratives. Ce phénomène linguistique se manifeste clairement dans le contraste entre des termes comme coureur et coureuse, ce dernier induisant automatiquement une perception bien plus négative. L’essai revient ensuite sur la théorie des stigmates d’Erving Goffman, démontrant comment certains traits, qu’ils soient comportementaux ou physiques, peuvent marginaliser les individus au sein du champ social.

L’auteure trace l’évolution du mot pute, initialement lié à des notions hygiéniques avant de devenir synonyme de moeurs légères et, par extension, de prostitution. Elle discute de la manière dont ce terme a été utilisé pour dénigrer les femmes à travers l’histoire, en insistant par exemple sur les textes médiévaux qui associaient déjà la féminité à la perdition. Ce qui transparaît avec évidence, c’est la richesse lexicale associée à la prostitution, avec plus de 600 termes employés en français, révélant une sorte d’obsession linguistique et culturelle autour de cette profession, et des stigmates qui en découlent.

Dominique Lagorgette aborde un peu plus loin la complexité qui consiste aujourd’hui à définir la prostitution. Elle fait notamment référence aux travaux de Paula Tabet, qui préfère parler d’échanges économico-sexuels. Il faut dire que des réalités très diverses peuvent parfois être assimilées à cette notion, telles que les massages ou les relations sugar daddy. L’auteure soulève également des questions sur les glissements sémantiques qui mènent à des appellations comme escort girl ou tchoin, illustrant la fluidité avec laquelle le langage évolue pour contourner les tabous ou décrire ici une réalité, là un fantasme ou un stéréotype.

Pute : Histoire d’un mot et d’un stigmate examine dans son dernier tiers comment les prostituées, ou les femmes dont le comportement était assimilé à elles, ont été comparées à divers animaux (grues, poules, dinde, cocotte, etc.), chacun reflétant un jugement de valeur et une place dans une hiérarchie sociale implicite. Elle analyse également des expressions populaires qui stigmatisent ou mythifient la figure de la prostituée, comme fille de joie ou joueuse de flûte. Ces métaphores et expressions révèlent les attitudes culturelles dépréciatives envers les femmes en général et les prostituées en particulier.

L’essai de Dominique Lagorgette problématise le poid des mots et la manière dont ils façonnent et sont façonnés par les contextes culturels et sociaux. En examinant le vocable pute non seulement comme terme, mais aussi comme un concept chargé d’histoire et de significations, l’auteure dévoile les couches de stigmatisation et de discrimination inscrites dans le langage.

Pute : Histoire d’un mot et d’un stigmate, Dominique Lagorgette
La Découverte, avril 2024, 306 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

La Bataille de Gaulle – J’écris ton nom : l’ennemi de la Résistance

"La Bataille de Gaulle : J'écris ton nom" referme le diptyque consacré au général. Le film gagne en clarté par rapport à "L'Âge de fer", mais reste pris au piège de son admiration pour De Gaulle. Ses meilleurs moments restent le duel d'égos avec Roosevelt, qui veut placer la France libérée sous tutelle américaine, et l'ascension de Leclerc vers la libération de Paris.

Maspalomas : au Nord-Est d’Eden

Un accident contraint Vicente à quitter le petit paradis pour gays qu'est "Maspalomas", aux îles Canaries, pour une maison de retraite médicalisée à San Sebastián. Ce retour à la "vie d'avant" va le confronter à son passé tout en questionnant son identité. Un film riche, sensible, souvent subtil, servi par une réalisation hélas un peu trop académique mais transcendée par la composition de son acteur principal, José Ramón Soroiz. 

Des Minons et des monstres : Banana Boulevard

"Des Minions et des monstres" replonge dans le Hollywood des années folles, entre références à Chaplin, Keaton et "Chantons sous la pluie". Si Illumination livre une bonne surprise pour ce début d'été, le film peine à transformer ses idées en véritable souffle d'aventure, restant prisonnier d'un confort thématique déjà visible chez d'autres studios.

Toy Story 5 tire la corde vers l’infini et au-delà

"Toy Story 5" déçoit malgré une belle animation. Woody trahit sa fin du quatrième opus, Buzz reste secondaire et c'est Jessie qui porte tout le poids émotionnel du film. Un scénario qui ne décolle jamais, des décors paresseux... Disney a-t-il fini par essorer sa propre saga ?

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

Quelle place pour les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain ?

Sébastien David et Hélène Valmary dirigent aux PUR un ouvrage collectif intitulé Les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain. Ce dernier prend le blockbuster au sérieux : plus qu'un produit industriel ou le symptôme patenté de l’hégémonie Marvel, le super-héros y est analysé comme carrefour de formes, de gestes, de sons, de corps ou encore de croyances. Un laboratoire où le cinéma contemporain rejoue, parfois malgré lui, toute une histoire des images.

« Les Trois Maisons de Michel Foucault » : les demeures de la pensée

Avec "Les Trois Maisons de Michel Foucault", les Presses universitaires de Rennes prennent le parti d'explorer le philosophe français à travers Poitiers, Vendeuvre et Verrue. Le livre transforme ces lieux de vie en véritables chambres d’écho de son œuvre. Une manière singulière, remarquablement incarnée, d’approcher une pensée souvent réduite à ses concepts les plus célèbres.

Léa Lahannier dans les entrailles du cinéma d’horreur français

Avec "Au bord de l’abîme : où en est le cinéma d’horreur français ?", Léa Lahannier entreprend un état des lieux du genre horrifique hexagonal. Elle en exhume la mémoire cinématographique, les motifs, les contradictions et les métamorphoses. C'est à découvrir aux éditions LettMotif.