Festival CitéCiné de Carcassonne : King’s land, El Profesor, Explanation for Everything, Première affaire

Entre faire du cinéma politique et faire du cinéma pour faire de la politique, il n’y a pas un écart mais une péninsule que s’engage à explorer le festival CitéCiné de Carcassonne. Deuxième jour pour une pléiade d’agora cinématographiques plus ou moins sures de leurs discours et leurs articulations à l’écran.

El Profesor de Maria Alché et Benjamin Naishtat et Explanation for Everything de Gàbor Reisz partagent une proposition : partir de l’intime et la banalité d’un quotidien pour ouvrir sur la chose publique et la confrontation des mondes. Tout deux présentent une même qualité : nous faire suffisamment apprécier le temps passé avec des outsiders pour se permettre de reléguer l’efficacité proverbiale du temps cinématographique en queue de liste. Mais ils accusent également le même défaut : diluer leur « zone d’intérêt » (ah ah) dans un trop-plein qui bouchonne la route vers l’essentiel.

Dans El Profesor, un professeur de philosophie timide et complexé s’accroche comme à une bouée de sauvetage à son poste universitaire, menacé par le retour d’un collègue/rival aussi flamboyant qu’écrasant. Le film repose beaucoup sur Marcelo Subiotto, acteur principal et sosie argentin de François Damiens. Drôle sans chercher le rire, triste mais pas pathétique, maladroit sans être lourd : une souplesse de jeu impressionnante qui s’incarne en trois dimensions de gêne sociale à l’écran. Sa prestation réussit même à donner des ailes à un film un chouia cloué au plancher des vaches. La faute à une mise en scène qui pèche par excès de timidité et un scénario trop dense pour son propre bien. C’est qu’en toile de fond, il y a une révolution sociale qui gronde. Entre raconter le destin d’un pays et le parcours initiatique d’un personnage qui trouve sa place dans la lutte, il y a deux lièvres que les auteurs voudraient bien courir en même temps, sans tout à fait y parvenir.

Dans Explanation for Everything, un ado déclenche un scandale national en mettant son échec au bac sur le compte des griefs politiques de son prof d’histoire. La cigarette provoque un feu de forêt, et transforme le récit à la première personne en film choral. Dommage que le cinéaste mette autant de temps à craquer l’allumette, et ne perde quelque peu de vue son fil rouge (un adolescent écrasé par la pression parentale et sociale) à force de vouloir être au four et au moulin en même temps. Tout le monde parle mais personne ne l’écoute : au cinéma comme en politique, il ne suffit pas de tendre le micro à tout le monde pour libérer la parole.

C’est un reproche que l’on pourrait également adresser à King’s Land de Nicolaj Arcel. Et on a envie de se montrer d’autant plus sévère avec celui-là que la première heure file à 300 à l’heure sur l’autoroute du grand cinéma. Avec son scope vertigineux qui tend la toile à largeur et à hauteur et dilate le temps et l’espace entre les bords du cadre, on est dans du solide. Du lourd. De la peloche qui s’adresse à David Lean et Sergio Leone les yeux dans les yeux et avec le visage tellurique de Mads Mikkelsen pour imprimer. L’acteur y incarne un capitaine de l’armée danoise, qui s’engage à cultiver et coloniser un morceau de terre inhabitable pour gagner ses titres de noblesse. L’homme dans et contre la nature, la civilisation à l’état sauvage, roturier vs. aristocrates… Du cinéma en grandes pompes mais pas pompeux qui malheureusement atteint son acmé à la première heure du film. Le film dévie ainsi de sa trajectoire toute tracée vers la grandeur pour un sentier plus sinueux qui se traduit notamment en circonvolutions narratives laborieuses.

Ça continue de se suivre sans trop de problèmes, mais avec la montagne dans le rétroviseur et non plus à portée de vue, même si Mads Mikkelsen reste là pour tenir la baraque. King’s Land ? À voir quand même impérativement en salles, pour monter très haut en altitude sans perdre le sens du sol, et se souvenir que le cinéma n’est pas un art séculaire.  Y faire de la politique, c’est aussi avoir le sens du sacré.

On n’escalade pas le sommet avec Première Affaire, qui parle d’une avocate en droit financier qui se prend de passion pour la défense au pénal d’un mineur présumé assassin. Enfin « sacrifier », c’est un bien grand mot, tant l’héroïne fait peu de cas de l’affaire censée bouleverser sa vie. Qu’il s’agisse en filigrane d’une crise d’adolescence tardive, soit. Que le film prenne son thème au pied de la lettre au point de tout sacrifier aux humeurs de sa protagoniste, c’est une autre histoire qui se résout dans une issue étrangement nihiliste. L’apolitisme, de la politique par des moyens détournés ? Vous avez trois heures.

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Guillaume Meral
Guillaume Meralhttps://www.lemagducine.fr/
"Titulaire d'un master en filmologie et actuellement en doctorat, Guillaume a déjà travaillé pour quelques médias avant de rejoindre l'équipe. Fan de James Cameron et George Miller, dévot de Michael Mann et Tsui Hark, groupie de John Woo et John Carpenter, il assure néanmoins conserver son objectivité critique en toutes circonstances, particulièrement pour les films qu'il n'aime pas (en gros: La Nouvelle-Vague, les Marvel et Denis Villeneuve). Il aime les phrases (trop) longues, la douceur sémantique de Booba et Kaaris, et le whisky sans coca"

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