FFCP 2023 : Unidentified, coexistence pacifique

Les petits hommes verts existent. Mais nous regardent-ils d’en haut ou bien sont-ils déjà parmi nous ? Unidentified joue sur une succession alambiquée de saynètes et un humour absurde pour nous inviter à une seule et unique réflexion : comment se sentir chez soi dans cet univers ? Cette étude est hautement sensorielle et expérimentale, mais cet ovni cinématographique en vaut le détour.

Synopsis : En 1993, d’immenses ovnis en forme de sphères sont arrivés de l’espace et se sont positionnés au-dessus des grandes villes du monde entier, Séoul, Paris, Istanbul, Rio… Les êtres humains ont alors cru que la fin du monde était proche. Mais vingt-neuf ans plus tard, les sphères sont toujours là, flottant silencieusement dans le ciel, et la vie continue.

Pour un premier long-métrage, Jude Chun s’assure que l’on ne décrypte pas aussi facilement son œuvre, empreinte de mélancolie et de beaucoup de lyrisme. Tout cela en 80 minutes, bien sûr. Le réalisateur opte pour un recueil de petits récits dans un surréalisme tantôt hilarant, tantôt malaisant. Cette prise de risque peut laisser le spectateur à distance, car il sera difficile de développer l’attachement aux personnages, trop nombreux et trop peu présents. Il souhaite surtout que l’on se concentre sur son portrait de l’humanité, de sa naissance à sa renaissance. Son œuvre sert ainsi à reconnecter les humains à leur planète et à leurs semblables, un peu de la même manière que Premier Contact de Denis Villeneuve, sans que les êtres venus d’ailleurs soient les parrains de l’humanité.

Home Sweet Home

En 1993, la Corée du Sud achève sa transition vers la démocratie. Le début de la Sixième République coïncide alors avec l’apparition de ces grandes sphères noires qui flottent au-dessus des mégalopoles du monde entier. Est-ce le début d’une invasion d’entités extra-terrestres ? La fin du monde est-elle proche ? 29 ans se sont écoulés sans qu’elles ne bougent de leur emplacement. La vie a repris son cours, mais les mentalités ont changé. Jude Chun nous délivre alors les témoignages des habitants de ce bas monde.

Un homme rentre dans un café. Il ne fait pas plouf, mais celui qui l’attendait à une table finit par exploser de rires. Une femme les rejoint et un quiproquo s’intensifie avec des fous rires absurdes et complètement en décalage avec cette rencontre qui n’a aucun sens. Plus tard, deux employés de bureau tapotent sur leur clavier jusqu’à la fin de leur service. Sur le chemin du retour, l’un d’eux n’hésite pas à se laisser aller et prend le virage soudain de la comédie musicale. Plus loin encore, une diseuse de bonne aventure prodigue des conseils tordus à une jeune femme qui vient de se faire agresser. Un coup de foudre a lieu dans un bus. Et on finit par retrouver un homme, qui portionne ses nouilles instantanées, en train de danser dans un groupe d’évangélistes qui ont la tête tournée vers le ciel. On comprend rapidement que la narration compile, plus ou moins arbitrairement, des saynètes qui jouent sur l’absurdité de la situation pour nous amuser ou pour nous émouvoir. Les ruptures de ton sont nombreuses et l’une d’elles consacre un clip alarmant sur les enjeux écologiques et environnementaux au large des côtes coréennes.

Une métaphore après l’autre, avec plus ou moins de style, le film de Chun cherche à créer le sentiment d’une société communautaire, notamment en allant recueillir les témoignages des étrangers qui vivent à Séoul. Ils n’ont évidemment pas l’impression de se sentir chez eux, un peu comme Sting lorsqu’il compare deux cultures dans Englishman in New York. Et avec cette date emblématique qui a vu débarquer les sphères, dont on n’apprendra finalement ni les origines, ni les fonctions, pas étonnant que les moins de 29 ans sont considérés comme la progéniture de potentiels extra-terrestres, qui auraient silencieusement infiltré la capitale. Tout le monde devient de plus en plus cet « étranger » qui tue peu à peu la planète et qui ne sait plus comment se comporter en société. C’est une réalité que le réalisateur s’amuse à illustrer par l’absurdité, un vecteur d’un humour acide et satirique.

Inégal dans l’ensemble, Unidentified continue de faire le tour du monde dans les festivals, une démarche très cohérente avec les intentions du cinéaste. Bien que son œuvre reste expérimentale dans sa forme, elle reste accessible à celles et ceux qui parviendront à se laisser transporter par les sensations d’un tel concept. Cela peut sembler inabouti, et c’est très certainement le cas, mais Jude Chun n’oublie pas de rappeler en quoi le septième art est là pour nous émerveiller. C’est pourquoi les dernières minutes sont consacrées aux coulisses de la production et du tournage, car il semble avoir tout donné dans la réalisation de cet ovni qui, même s’il constitue le premier et le dernier de sa carrière, aura réussi à questionner notre perception du monde avec panache.

Bande-annonce : Unidentified

Fiche technique : Unidentified

Titre original : Mi-Hwak-In
Réalisation et Scénario : Jude Chun
Directeur de la photographie : Baek Baejin
Montage : Choi Inchul
Son : Han Sewon
Musique originale : Noe Gonzalez
Chef décorateur : Kim Ooyou
Producteur :  Ahn Hyeong Jun, Yena Gim
Production : Duck Duck Goose
Pays de production : Corée du Sud
Distribution internationale : M-Line Distribution
Durée : 1h58
Genre : Drame
Date de sortie : Prochainement

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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