« Storyville » : le plaisir des autres

Les éditions Glénat publient Storyville, de Lauriane Chapeau et Loïc Verdier. Dans la Nouvelle-Orléans de 1917, Santa Maria Del Sol, une jeune femme de 17 ans, décide de matérialiser sa fascination pour les maisons closes, en y travaillant comme serveuse, puis en renversant tous les codes qui y étaient jusque-là d’usage.

« Il est sympa ton rêve, Santa, mais je doute que les clients acceptent de s’entendre dire qu’ils ne savent pas baiser. » Au moment où la jeune Santa Maria Del Sol émet l’idée incongrue de révolutionner le bordel Make Love to Me, aux mains du vicomte Williams, ses propositions ne sont pas accueillies avec un enthousiasme débordant. Il faut dire que les lieux sont très codifiés : les hommes y viennent, discrètement ou avec faste, pour leur plaisir personnel, sans s’embarrasser du moindre scrupule. Leur demander de songer une seconde aux émotions féminines ou, pis, d’être éduqués sur le sexe par des prostituées est loin des standards de Storyville. D’ailleurs, Antonio et Gustavo, les frères de Santa, ne disaient pas autre chose quand ils s’exclamaient au début du récit : « Deux gars sur trois viennent ici pour la chatte… »

Mais comment, au juste, cette idéaliste ingénue a-t-elle échoué dans un bordel, comme serveuse, confidente et promotrice du « savoir-jouir » ? Santa, comme on l’appelle, vit dans les quartiers populaires de la Nouvelle-Orléans. À la maison, le peu d’argent disponible provient de la distillerie clandestine de ses frères. Des maisons closes, Santa n’a qu’une vision partielle et partiale. Elle constate que ses frères sont fascinés par les prostituées et qu’ils en reviennent toujours avec du baume au cœur. Peut-être la naïveté est-elle la chose la mieux partagée chez les Del Sol, puisque Tonio et Tavo ont longtemps nourri l’espoir de convoler en justes noces avec les filles dont ils payaient les services, avant de mourir de la syphilis.

Première piqûre de rappel de Lauriane Chapeau et Loïc Verdier : non seulement les bordels sont administrés par des hommes avides et brutaux, mais en plus ils demeurent des lieux vecteurs de maladies, où se fixent toutes les filles que la société a broyées. Certaines vendent leur corps de mère en fille depuis des générations, mais d’autres auraient pu devenir institutrices et faire l’instruction des enfants au lieu de s’employer au divertissement de leurs pères. D’ailleurs, pour ces dernières, une option existe toujours. Et c’est là qu’intervient Santa. « Pucelle, assassin, barman, parfaite ménagère… T’es un vrai phénomène de foire, toi ! » Lala, qui gère le bordel pour le compte de Williams (qu’elle déteste), aurait pu ajouter à l’endroit de la jeune Del Sol qu’elle est aussi visionnaire.

Depuis que ses projets ont été mis en place, les files s’allongent devant Make Love to Me tous les lundis soirs. Les habitués, les occasionnels et même leurs bourgeoises viennent écouter les leçons dispensées par Nina et ses collègues. Le plaisir féminin est à l’ordre du jour, l’empathie et le respect mutuel aussi. Si Storyville était connu pour abriter la corruption et le clientélisme – malgré l’action volontariste des ligues puritaines –, l’endroit concourt désormais à la paix des ménages. Williams doit battre en retraite, « c’est juste un type avec des flics à sa botte et un acte de propriété à la main ». Il cherchera certes à s’opposer à Santa et Lala, mais quelque chose s’est brisé dans son modèle patriarcal et néo-esclavagiste archaïque.

C’est l’une des forces de l’album de Lauriane Chapeau et Loïc Verdier : les auteurs parviennent à humaniser chacun de leurs personnages, à donner corps à l’idéalisme de Santa, à insuffler de l’espoir là où, théoriquement, il s’est tari depuis longtemps. Dans cette Nouvelle-Orléans portraiturée avec soin – des décors intérieurs aux architectures extérieures en passant par les tenues ou la contrebande d’alcool –, Santa apporte ce supplément d’âme qui permet de changer de perspective, puis de dynamique. En ce sens, Storyville possède une vraie dimension féministe, qui témoigne d’un empouvoirment et d’une émancipation. De quoi donner encore plus de saveur à ce roman graphique.

Storyville, Lauriane Chapeau et Loïc Verdier
Glénat, septembre 2023, 104 pages

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Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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