Gallipoli ou la perte de l’innocence australienne

Il y a les films de guerre connus, grands classiques reconnus par tous ou blockbusters à gros budget et récompenses prestigieuses. Et puis il y a les méconnus, traitant de faits et de thèmes plus intimes avec une patte particulière et en imprimant des émotions poignantes.

Les oubliés de l’Histoire

La Première Guerre mondiale a été assez largement abordée au cinéma, quoique de manière moindre que la Seconde et de manière souvent moins valorisante, ne laissant pratiquement aucune place à l’héroïsme. Certains aspects du conflit ont été nettement privilégiés, particulièrement les fronts Ouest français et italiens, au détriment de beaucoup d’autres. Le front oriental, impliquant la lutte entre les puissances alliées et l’Empire Ottoman, aura ainsi été fort délaissé, à l’exception notable du grand classique Lawrence d’Arabie qui voyait Peter O’Toole rallié et unifier les tribus arabes contre l’occupant turc pour défendre les intérêts britanniques. L’engagement australien, qui fut important sur ce front, n’avait encore jamais été abordé avant la sortie de Gallipoli. Il coïncide avec la nouvelle vague du cinéma australien de la fin des années 1970 et de la décennie 1980. Celle-ci vit émerger une nouvelle génération de cinéastes appelés à devenir influents à l’international, et une série de films de guerre historiques comme Breaker Morant de Bruce Beresford ou La Chevauchée de feu de Simon Wincer, ce dernier traitant du même contexte. Gallipoli aborde la campagne éponyme qui dura de février 1915 à janvier 1916 et vit un corps expéditionnaire composé de Britanniques, Français, Australiens et Néo-Zélandais s’opposer aux troupes ottomanes, et en particulier de la sanglante et inutile bataille de Nek du 7 août 1915. Cette dernière vit mourir plusieurs centaines de jeunes australiens à des milliers de kilomètres de leur pays natal. Le film suit le parcours de deux jeunes australiens, Archy Hamilton et Frank Dune, coureurs émérites d’abord rivaux, puis amis. On voit leur expérience en tant que coureurs de fond, puis leur enrôlement dans le corps expéditionnaire australien en partance pour le Moyen-Orient, leur entraînement et, finalement, leur expérience du combat et de la mort.

C’est en 1976 que Peter Weir eut l’idée du film en visitant la péninsule de Gallipoli. Il y écrivit un premier jet et l’envoya au scénariste David Williamson pour en faire un scénario complet. Il s’efforça d’y intéresser différents studios qui refusèrent et modifia plusieurs fois l’histoire. Finalement, en 1979, il put convaincre la productrice Patricia Lowell d’avancer 850 000 dollars australiens en lui présentant un récit qui se concentrait sur les portraits de deux coureurs de fond. En mai 1980, l’homme d’affaire Rupert Murdoch et le producteur Robert Stigwood acceptèrent de compléter le budget à condition de ne pas excéder trois millions de dollars australiens. Avec finalement 2,8 millions de dollars, ce fut le film australien le cher à l’époque. Le long-métrage fut tourné en Australie du Sud et en Égypte pour les scènes censées se passer à Gallipoli. Le casting est composé presque entièrement d’acteurs peu ou pas connus à l’exception notable de Mel Gibson qui venait tout juste de se faire connaître avec le rôle principal du premier Mad Max, mais n’était pas encore le monstre sacré sulfureux que l’on connaît aujourd’hui. Il se montre très convaincant dans ce rôle de Frank Dunne, jeune coureur d’abord cynique et méprisant avant de devenir plus amical et sensible. Il s’agit là d’un de ses grands rôles dramatiques qui révèle sa polyvalence comme acteur. L’australien Mark Lee, dont la carrière sera essentiellement nationale, est également très bon dans son alter ego optimiste et idéaliste Archy Hamilton. Un casting et une équipe jeune donc au service d’une histoire profondément humaine.

Gallipoli sera un succès commercial local (plus de 11 millions de dollars), gagna plusieurs récompenses nationales et sera salué par les critiques, mais il marchera moins bien à l’international. Il est depuis largement considéré comme un classique du cinéma australien et apprécié tant des critiques que des cinéphiles. Il participa largement à la promotion du cinéma australien et à la carrière de Mel Gibson.

Histoires individuelles dans la tragédie de l’Histoire collective

Il s’agit donc d’avantage d’un film psychologique s’attardant sur le portrait de jeunes gens en apprentissage comme il y en avait beaucoup dans les années 1980 (Les Chariots de feu, Breakfast club) qu’un pur film de guerre, les scènes de combat n’intervenant que tard et fort peu dans le récit. L’essentiel du métrage se concentre autour du portrait des deux héros et de leurs compagnons d’armes. Mel Gibson dira lui-même qu’il ne s’agit « pas vraiment d’un film de guerre. Cela n’est que l’arrière-plan. C’est surtout l’histoire de deux jeunes hommes [1]» et que « Gallipoli est un peu la naissance d’une nation. C’est l’éclatement d’un rêve pour l’Australie [2]». De fait, le thème majeur du film est bien la perte de l’innocence, sujet fortement abordé au cinéma la décennie précédente, notamment dans les nombreux films traitant de la Guerre du Vietnam. L’enrôlement et le conflit sont donc ici perçus comme des métaphores du passage à l’âge adulte et la fin d’une période d’insouciance, au travers d’un apprentissage d’abord festif et joyeux avec la course du début, puis plus dur avec la traversée du désert nécessaire pour se rendre au point de recrutement et, ensuite, l’entraînement lui-même, et pour finir, le combat, perçu comme une apothéose tragique et violente. Cette idée est notamment contenue lors d’une des premières scènes du film quand l’oncle de Archy Hamilton lui lit Le Livre de la jungle de Kipling, ouvrage lui-même perçu comme une métaphore de la sortie de l’enfance insouciante. Il s’agit d’une évolution assez lente, imperceptible, montrant l’évolution progressive des héros ainsi que la nature de leur relation : rivalité, camaraderie, amitié authentique, fraternité d’armes.

La qualité de coureur des deux héros est importante durant tout le film et trouvera sa finalité dans le dernier tiers de l’histoire lorsque le personnage de Frank Dunne doit utiliser cette compétence pour porter un message urgent annulant un prochain assaut meurtrier qui doit bientôt survenir. La course de Dunne est haletante et instaure une forme de suspens qui emporte l’adhésion, même si l’on en devine l’issue tragique. Un grand moment dramatique magnifié par une ambiance poignante et intense et un sens du montage très efficace.

La guerre elle-même, paradoxalement, est fort peu montrée. Les rares combats de la fin montrent surtout des boucheries humaines et des pertes de vie inutiles, à la hauteur de ce qui se passait sur les autres fronts. Comme d’autres films sur cette époque, Gallipoli s’attache surtout à montrer l’aspect terrible et absurde de la guerre à travers les portraits d’une génération de jeunes hommes prématurément fauchés dans un conflit lointain et pour une raison stupide (un contrordre arrivé trop tard). Une issue dont le tragique se nourrit du contraste de l’insouciance et l’enthousiasme des protagonistes durant le reste du film. Une thématique largement intemporelle et toujours d’actualité d’autant plus que la réalisation et l’image demeure d’une qualité et d’une vivacité étonnante. La musique (assurée entre autres par Jean-Michel Jarre) accompagne aussi parfaitement ce portrait de jeunes hommes aux vies fauchées, tant dans leurs moments de joie que de tragédie.

On peut également admirer la minutie de la reconstitution historique, tant dans la présentation visuelle (uniformes, armement) que dans celle des différents protagonistes. Ainsi, le personnage d’Archy Hamilton est largement basé sur les écrits du reporter de guerre australien Charles Bean qui décrivait le soldat Wilfred Harper. Cette précision assure au film un grand réalisme et un meilleur attachement aux différents personnages. Le film fut néanmoins critiqué pour sa description de la chaîne de commandement et des décisions stratégiques britanniques durant la bataille de Nek.

Gallipoli est donc un film de guerre peu ordinaire, mais surtout un portait saisissant d’une certaine génération et de son évolution dans l’engrenage de l’Histoire et de la Grande Guerre.

[1] « Mel’s Moves », Movieline, juillet 2000.

[2] « An American from Kangaroo-land hops to the top », Ampersand, février 1983.

Gallipoli : Bande-annonce

Gallipoli : Fiche technique

Réalisation : Peter Weir
Scénario : David Williamson, d’après une histoire de Peter Weir
Avec Mark Lee (II), Mel Gibson, Bill Kerr, Harold Baigent, Harold Hopkins, Peter R. House, Charles Yunupingu, Heath Harris, Ronny Graham, Gerda Nicolson, Robert Grubb, Tim McKenzie, David Argue, Brian Anderson…
Photographie : Russell Boyd
Musique : Brian May
Musiques additionnelles : Adagio d’Albinoni, Oxygène de Jean-Michel Jarre, Les Pêcheurs de perles de Georges Bizet
Montage : William M. Anderson
Production : Patricia Lovell, avec la participation non créditée de Rupert Murdoch1
Sociétés de production : The Australian Film Commission et R & R Films
Distribution : Roadshow Films (Australie), CIC, Paramount Pictures (États-Unis)
Dates de sortie – Australie : 13 août 1981 – France : 10 mars 1982

Festival

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