« L’Âme au bord des cheveux » : le Cambodge en état de rupture

Le scénariste et dessinateur Séra publie L’Âme au bord des cheveux aux éditions Delcourt. Il y revient sur les événements dramatiques qui ont secoué le Cambodge, où il est né, dans les années 1970.

Le 17 avril 1975, alors qu’il n’a que 13 ans, Séra voit Phnom Penh tomber entre les mains des Khmers rouges. L’épisode a ceci de tragique qu’il fait suite à un conflit mortifère et qu’il vient signifier de manière définitive la mise au ban d’une partie de la population cambodgienne, avec laquelle les communistes ont décidé de faire rupture. Quelques années auparavant, en 1970, le prince Norodom Sihanouk, alors chef d’État, avait été renversé lors d’un putsch organisé par le général Lon Nol. Ce dernier prit ensuite le pouvoir et proclama la République Khmère, avec le soutien des États-Unis. Dans le cadre de la guerre du Vietnam, Washington avait lancé une série de bombardements au Cambodge en 1969. Le pays servait de base arrière aux Viet Cong et aux forces nord-vietnamiennes. Les pertes civiles ont été significatives ; elles ont bien entendu contribué à la montée de l’insurrection communiste dans le pays.

En 1972, tandis les États-Unis se désengageaient du Vietnam, la guerre se poursuivait au Cambodge, victime collatérale, où les forces communistes, appelées Khmers rouges, continuaient à se dresser contre le gouvernement de Lon Nol. C’est donc en avril 1975 que ces forces insurrectionnelles ont pris le contrôle de la capitale, Phnom Penh, mettant ainsi fin à la guerre civile. Mais pas à l’horreur. Car leur régime a été caractérisé par une répression brutale de l’opposition, par des « disparitions » de masse, ainsi que par des politiques économiques désastreuses qui ont notamment débouché sur une famine. Les estimations font état de plus d’un million de Cambodgiens tués sous le régime des Khmers rouges. Dans L’Âme au bord des cheveux, Séra s’emploie, dans un style proche du documentaire, à présenter les événements ayant présidé à la prise de pouvoir des communistes. Il ne tait rien des divisions et douleurs locales, ni des responsabilités franco-américaines.

Des soldats cambodgiens coupant la tête de leurs ennemis au sable béni et dispersé dans les villes pour les protéger des roquettes communistes, L’Âme au bord des cheveux nous immerge dans une réalité méconnue, glaçante, où les guerres se font autant par procuration que par conviction. Séra fait cohabiter différents styles graphiques, tous habilement exploités, pour conter, à travers ses propres yeux d’adolescent, un Cambodge en pleine implosion. Ce sont des enseignants qui deviennent le moteur d’un mouvement contestataire, c’est la désolation qui investit la capitale, ici des enfants soldats, là Henry Kissinger, Gerald Ford, Françoise Demulder ou Sylvain Julienne. En 1975, il n’y a déjà plus qu’un seul conseiller militaire américain au Cambodge, alors que le pays souffre de la faim et de pénuries diverses. Le dénuement et la souffrance sont indicibles, la tristesse inconsolable. Les Khmers rouges, une fois au pouvoir, vident les villes de leur population. Séra confie pourtant que beaucoup, parmi lesquels ses propres parents, ont longtemps pensé que les Cambodgiens ne pourraient entrer en conflit les uns avec les autres. À tort.

Le coût de la guerre au Cambodge durant les années 1970 à 1975 fut astronomique. Si Séra en mathématise les conséquences financières, l’essentiel est évidemment ailleurs. C’est par la sensibilité et l’intimité de son regard, par les descriptions à la fois personnelles et documentaires qu’il (r)apporte, que L’Âme au bord des cheveux parvient à toucher et fasciner le lecteur.

L’Âme au bord des cheveux, Séra
Delcourt, février 2023, 176 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

Les Naufragés du Lavalette : légende marine

« - Eu cartonne of Lucky Strike fore ziss fez en poil de cul !? Tut’moques de moi, l’ami ? - Yes, my friend. Ten packs ! That’s a very good price for you… »

« Le Fantôme de l’opéra » : horreur en musique

Tyler Boss et Martin Simmonds reprennent le mythe du Fantôme dans un récit d’enquête où le prestige du spectacle autorise toutes les outrances. Paru chez Urban Comics, ce volume de la collection Universal Monsters doit autant à son atmosphère graphique qu’à sa manière de faire du théâtre un lieu de désir, de peur et de faux-semblants.

« Le Parfum des feuilles de thé » : reprendre racine

Dans "Le Parfum des feuilles de thé" (Robert Laffont), Camille Monceaux et Virginie Blancher suivent Akane et Mayumi, deux jeunes femmes qui quittent Tokyo pour reprendre une plantation familiale. Au rythme des récoltes, leur installation devient une histoire de transmission et de choix de vie, non sans doutes.