« Classer nos manières de parler, classer les gens » : catégoriser le langage

Les éditions du Commun publient Classer nos manières de parler, classer les gens, du chercheur en sociolinguistique Malo Morvan. Cet essai éclairant explique comment ont été érigés en normes certains usages linguistiques, quand d’autres sont volontiers boutés hors des conventions et considérés comme des erreurs.

Comme d’autres, la langue française a été uniformisée par des institutions telles que l’Académie, le système scolaire, les dictionnaires et manuels de grammaire ou encore les médias. Déjà en leur temps, Barère et Grégoire plaidaient pour une homogénéisation linguistique, prétendue condition sina qua non de la bonne marche de la démocratie, mais aussi de la promotion de l’éducation. Il en a découlé des modèles standardisés, encensés par les puristes, souvent arbitraires, et auxquels les usages déviants s’inscrivent à la marge, taxés de fautifs. Dans son ouvrage Classer nos manières de parler, classer les gens, Malo Morvan, qui a étudié la philosophie, la sociologie ou encore les sciences du langage, dresse un état de fait : celui de modes prescriptifs plutôt que descriptifs, plaqués sur une langue pourtant vivante et en mutation constante. Un phénomène qu’il énonce de manière étayée et documentée, en rappelant notamment qu’avant de regretter le langage SMS ou les anglicismes, le français s’était historiquement gorgé d’emprunts divers, et pas seulement au grec ou au latin. Ainsi, cette langue qui résulterait selon l’auteur de l’adjonction d’un superstrat latin sur un substrat gaulois a été traversée d’influences plurielles, impossibles à détacher de leur contexte socio-historique.

Les anglicismes irriguent d’ailleurs l’ouvrage de bout en bout et permettent de mettre en lumière une multitude de facteurs pertinents. Qu’il s’agisse d’alternance codique, de technolecte, d’une construction diachronique de la langue ou des débats sur les emprunts linguistiques ou le rigorisme lexical, l’immersion de l’anglais au cœur du parler français appelle un certain nombre de précisions et de commentaires qui se prêtent parfaitement au propos général de Classer nos manières de parler, classer les gens. Malo Morvan oppose à deux présupposés erronés – une langue homogène et étrangère à tout contexte socioculturel (la fameuse « immanence linguistique ») – une série de définitions insatisfaisantes et flottantes et une réalité langagière bien plus complexe et nuancée qu’il n’y paraît. Ainsi, bien qu’ils puissent tous se réclamer de la langue française, jeunes et vieux, riches et pauvres, urbains et ruraux, commerçants et agriculteurs, scientifiques et ouvriers, autochtones et touristes emploient tous une manière de parler et des champs lexicaux différents. Et l’auteur de se questionner sur les origines et la justesse des disqualifications normatives.

Dans un essai où se côtoient isoglosses (frontières linguistiques), distribution spatiale et sociale du langage, dialectes, distance linguistique et distanciation politique (Abstand et Ausbau), langues polycentriques (le serbo-croate), distinction sociale (la prononciation du « R » selon Labov), diglossie (deux variantes en cohabitation et utilisées selon le contexte), variations diachroniques, diatopiques, diastratiques et diaphasiques, langues vernaculaire et véhiculaires ou encore variétés H et L (noble et populaire), Malo Morvan insiste sur les contextes d’interlocution et sur les processus sociaux qui déterminent nos manières de parler, ainsi que leur évolution. Il épingle le rôle des échanges économiques, des migrations, des faits géopolitiques sur la langue et ses usages, tout en mettant en discussion, sans cesse, les leçons à tirer de la socio-linguistique. En ce sens, le tour d’horizon n’est pas seulement vaste et dense, il apparaît indispensable à tous ceux qui désirent mieux comprendre les mécanismes à l’œuvre dans la construction des parlers (le pluriel prenant ici tout son sens).

Classer nos manières de parler, classer les gens, Malo Morvan
Éditions du Commun, mai 2022, 280 pages

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Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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