« Au nom du pain » : les miettes de l’humanité

Le scénariste Jean-Charles Gaudin et le dessinateur Steven Lejeune publient aux éditions Glénat le premier tome d’Au nom du pain. On y suit le quotidien de la famille Martineau dans un petit village de la France occupée.

Les trois premiers jours, les Martineau n’ont d’autre choix que de jeter leur production à la poubelle, faute de clients. Nouvellement installés dans le petit village de Saint-Jean, en concurrence directe avec la boulangerie des Durand, Marguerite, Henri et leurs enfants Marcelin et Monique connaissent un petit retard à l’allumage. C’est la suspicieuse Madame Lacore qui finit par inaugurer leur commerce et qui entreprend, par le bouche-à-oreille typique de cette France rurale, de leur amener une clientèle de plus en plus substantielle – au grand dam des Durand.

Au nom du pain accorde une place de choix à la boulangerie. Jean-Charles Gaudin en verbalise les minutieux paramétrages, le choix méticuleux des ingrédients et de leur grammage, mais aussi la manière dont elle structure la vie sociale française des années 1940. Dans ce premier tome, cela se fait sur fond de rivalités commerciales, et avec cette petite musique lancinante : « Malheureusement, il y avait toujours quelque chose qui nous ramenait aux préoccupations du pays… »

Car Saint-Jean voit l’arrivée impromptue des forces allemandes sonner le glas de la vie d’avant. Le village devient dans l’album le symbole métonymique de la France occupée. Une mobilisation générale y envoie d’abord la majorité des hommes hors de la commune, au front. Et en juin 1940, c’est une armée d’occupation qui prend place, avec des conséquences directes qui sont énoncées à travers leurs effets sur la boulangerie : tickets de rationnement, produits en pénurie, locaux réquisitionnés… Même la résistance s’organise grâce à des petits mots codés glissés dans le pain.

Au nom du pain s’enrichit en outre d’intrigues secondaires (les Ardennais accueillis, parfois avec dépit, dans la commune, ou les liens entre le lieutenant Feldberg et Marguerite). Il ne passe pas non plus sous silence les débats qui agitent alors la France, et notamment au sujet de Pétain et De Gaulle. Bien que cantonnés aux seuls points de vue des Martineau, Jean-Charles Gaudin et Steven Lejeune parviennent à livrer un portrait saisissant, et souvent glacial, de la France du début des années 1940, avec ses nouvelles douloureuses provenant du front et ses difficultés à cohabiter avec des Allemands à la fois si éloignés et si proches…

Au nom du pain : Époque 1 : Pain noir (1939-1944), Jean-Charles Gaudin et Steven Lejeune
Glénat, avril 2022, 56 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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