Marché de brutes (1948) d’Anthony Mann : perle noire

Deuxième gros succès au box-office d’Anthony Mann, Marché de brutes (Raw Deal) est un des meilleurs films noirs du cinéaste. Epaulé par le remarquable chef opérateur John Alton et exploitant à merveille son expérience de la série B (tournages courts, budgets serrés, peu de vedettes), Mann livre un classique du genre, d’une efficacité redoutable, magnifié par son sens de la mise en scène. Une véritable pépite précoce, qui nous est en outre proposée par Rimini Editions dans un très joli coffret agrémenté de suppléments aussi pertinents qu’intéressants. 

Cinéaste passé par tous les genres et dont la carrière peut se découper en « séquences » (film noir, western, péplum, etc.) Anthony Mann n’est pas un artiste facile à définir. Sans doute Jacques Demange, dans les suppléments de cette édition combo DVD/Blu-ray de Marché de brutes, a-t-il raison en le qualifiant de « prémoderne », un précurseur qui relia le classicisme hollywoodien au Nouvel Hollywood ; un homme qui parvint à évoluer dans le système des grands studios tout en préservant sa singularité (contrairement à Orson Welles, dont le génie ne put jamais s’accommoder du corset imposé par les studios, précise Demange). Sans doute le réalisateur de Winchester ’73 ne fut-il pas un « auteur », mais l’immensité de son talent éclaboussa de nombreux longs-métrages chers aux cinéphiles.

Si la popularité du cinéaste repose aujourd’hui avant tout sur ses westerns (Winchester ’73, La Porte du diable, Je suis un aventurier, Les Affameurs, L’Homme de l’Ouest, etc.), on aurait tort de considérer ses premières œuvres comme autant de séries B fauchées et impersonnelles. Certes, plusieurs de ces films, tournés pour divers studios (Paramount, Republic, RKO…) méritent ces qualificatifs, ce dont Mann lui-même convint de bonne grâce. Néanmoins, la sortie de La Brigade du suicide (T-Men) en 1947, qui exploita habilement le goût du public de l’époque pour les productions semi-documentaires mettant en évidence des services fédéraux – dans ce cas-ci, le Département du Trésor –, fut un jalon important dans le parcours de Mann, doublé d’un succès tant commercial que critique. Après une poignée de nouveaux films fauchés (dont le bien-nommé Desperate, dixit le cinéaste !), Mann poursuivit sur sa lancée avec un autre film noir… et un autre succès. Ce fut Marché de brutes (Raw Deal – rien à voir avec le film d’action de 1986 avec Schwarzenegger !).

Le metteur en scène américain y retrouve Dennis O’Keefe, héros de séries B hollywoodiennes qui a déjà interprété le rôle principal dans La Brigade du suicide. Il incarne cette fois Joe Sullivan, un criminel aidé dans son évasion de prison par sa compagne Pat (Claire Trevor). Le projet de Joe est simple : retrouver son ancien acolyte Rick Coyle (joué par Raymond Burr, le futur Perry Mason) qui lui doit sa part de butin, et quitter le pays. Son évasion ne sera qu’une chimère, Joe troquant une prison en béton pour une prison à ciel ouvert. Celle que lui tend Rick, mafieux sadique qui a facilité l’évasion en espérant que Joe se fasse tuer avant de le retrouver, mais aussi celle que l’on retrouve dans tout bon film noir : le triangle amoureux. Dans leur fuite, Rick et Pat emmènent en effet avec eux Ann (Marsha Hunt), l’assistante juridique qui a rendu plusieurs visites à Rick en prison et qui nourrit des sentiments pour le criminel. Pris en étau entre la femme fatale mûrissante et la fraîche innocente, Joe va tomber dans le piège tendu par Rick…

Conté par la voix off subjective de Pat qui lui confère une tragique inéluctabilité, le récit de Marché de brutes est un modèle de film noir. Sans temps mort (le film dure 79 minutes), le film suit la fuite en avant permanente des trois protagonistes. Parmi ceux-ci, le rugueux Dennis O’Keefe se voit presque évincé par les deux personnages féminins très forts et parfaitement campés par les comédiennes. Notons, au sujet de Marsha Hunt, que celle-ci est toujours vivante aujourd’hui : à 104 ans, elle est sans nul doute une des toutes dernières représentantes de sa génération d’actrices ! Visuellement, Anthony Mann confirme en outre son intérêt pour le cadre et l’esthétisme, grâce à sa collaboration avec le légendaire chef opérateur John Alton, qui collabora aux trois grands films noirs du cinéaste (La Brigade du suicide, Marché de brutes et Il marchait dans la nuit, même si Mann ne fut pas crédité pour ce dernier), avant d’entamer une longue collaboration avec Vincente Minnelli – avec à la clé un Oscar en 1951 pour Un Américain à Paris. L’alchimie entre les deux hommes fait merveille dans ce film qui réussit l’exploit d’être à la fois extrêmement concis et d’une élégance rare. 

Synopsis : Joe Sullivan brûle d’envie de sortir de prison. Il décide de s’adresser au truand Rick Coyle, qui lui doit de l’argent. Rick accepte de l’aider à s’évader. En réalité, il s’agit d’un piège…

SUPPLÉMENTS 

Rimini Editions a rendu justice à ce magnifique film noir signé Anthony Mann. D’abord, par un très joli packaging, et ensuite grâce à des suppléments intéressants.

Côté vidéo, Jacques Demange, critique à la revue Positif, se soumet à l’exercice de l’analyse, livrant en quinze minutes une multitude de points d’entrée à l’œuvre. Il rappelle ainsi que Mann considérait, à raison, que Marché de brutes fut son premier film « maîtrisé de bout en bout ». Un film construit sur une logique de huis clos permanent (une idée qui traverse également les futurs westerns et péplums de Mann), parfaitement traduit en images par John Alton, y compris en décors extérieurs (le feuillage, le brouillard de la séquence finale). Comme l’indique le titre de ce bonus (« Féminin singulier »), Demange s’intéresse ensuite aux personnages féminins du film, très importants car Mann a voulu travailler l’identité féminine au point de faire passer tous les développements du récit par les femmes, notamment au travers de la voix off. Le critique réhabilite également certains des premiers films du metteur en scène, comme La Cible vivante (The Great Flamarion/1945), et loue son efficacité héritée de son expérience des séries B. Les priorités édictées par Mann, où l’argent figure en dernier, sont à cet égard édifiantes quant à sa façon de travailler, économe et artisanale. Une analyse passionnante et d’une clarté lumineuse.

Notre plaisir est complété par un livret de 28 pages illustré de nombreux photogrammes. Rédigé par Christophe Chavdia, dont on ne sait pas grand-chose, il s’intéresse en partie aux premières années de la carrière d’Anthony Mann, en particulier ses films noirs. Une autre, plus intéressante encore car consacrée à un personnage moins connu, s’attache au chef opérateur John Alton, un artiste au caractère bien trempé et qui joua un grand rôle dans la réussite des films de Mann. La dernière partie peut par contre surprendre. On s’étonne en effet de l’article conséquent consacré à T-Men, suivi d’un plus court concernant Marché de brutes. L’explication est simple : Rimini a publié les deux films à deux mois d’intervalle, et les deux éditions contiennent… le même livret. Dommage, certes, mais le texte de Chavdia est tellement truffé d’informations qu’on est prêt à passer l’éponge… En somme, peu de motifs d’insatisfaction concernant cette belle édition d’un des premiers grands films d’un grand réalisateur.

Suppléments de l’édition combo DVD/Blu-ray :

  • « Féminin singulier » : interview de Jacques Demange, critique à la revue Positif
  • Livret « La Fureur des hommes » par Christophe Chavdia (28 pages)

Note concernant le film

4

Note concernant l’édition

4

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