« Atlas du climat » : comment s’en sortir ?

En pleine COP26, la lecture de cet Atlas du climat, paru aux éditions Autrement, a le mérite de remettre les choses en perspective. Réchauffement climatique, santé, biodiversité, coûts assurantiels, gouvernance mondiale, réinvention énergétique, agricole et urbaine : les points de réflexion sont nombreux et touchent chaque domaine, ou presque, de l’activité humaine…

Les climatologues François-Marie Bréon et Jean Jouzel s’associent aux journalistes Gilles Luneau et Hugues Piolet pour nous prévenir : « Le changement est en cours, et il est trop tard pour l’empêcher. » Engagés dans une salutaire entreprise de vulgarisation et de pédagogie scientifiques, les auteurs entendent nous donner les clefs pour mieux appréhender l’ampleur des enjeux climatiques et les moyens d’en limiter les effets délétères. Car, disons-le d’emblée, de nombreuses données font au mieux froid dans le dos : d’ici à 2080, 600 millions de personnes supplémentaires pourraient souffrir d’insécurité alimentaire ; d’ici à 2050, certaines régions européennes, asiatiques et nord-américaines pourraient avoir perdu plus de 75% de leur biodiversité suite à l’impact anthropique ; une ville telle que New York devra consacrer à l’horizon 2050 deux milliards de dollars chaque année à l’indemnisation des inondations (6,4 milliards pour Bombay, 13,2 pour Canton) ; en 2050, le climat londonien pourrait être similaire à celui de Barcelone, tandis que Saint-Pétersbourg ferait figure de Sofia russe ; entre 1980 et 2018, le total des catastrophes naturelles indemnisées (incendie, inondation, sécheresse, tempête, glissement de terrain…) a été multiplié par quatre… Les terres submergées (notamment en Belgique, aux Pays-Bas et en Grande-Bretagne), les apatrides climatiques (pour lesquels il n’existe à l’heure actuelle aucun statut officiel), la prolifération des catastrophes naturelles, la recrudescence des maladies infectieuses, parasitaires, cardiovasculaires, respiratoires ou psychiques, mais aussi l’apparition de pathologies irritatives et immunologiques, complètent un tableau d’ensemble – et d’anticipation – fort peu engageant.

Comment en est-on arrivé là ? Les cartographies proposées par Hugues Piolet en donnent une première indication. La couverture forestière a fondu comme neige au soleil aux États-Unis entre 1620 et aujourd’hui. Le niveau des mers ne cesse son ascension fulgurante, sous les effets conjugués de la fonte des calottes polaires et de la dilatation de l’eau. La hausse des températures, surveillée par les experts comme le lait sur le feu, a connu un coup d’accélérateur anthropique depuis les années 1950. S’il existe des perturbations naturelles du climat liées à l’orbite de la terre, l’activité volcanique ou solaire, les facteurs humains ont cependant eu une influence déterminante et maintes fois corroborée par la science. Les émissions de gaz à effet de serre ont été multipliées par les industries, les transports, les villes, le bétail, les incendies ou la production d’énergie. Ces informations brutes ne font toutefois sens qu’une fois les mécanismes climatiques décryptés par les auteurs, raison pour laquelle ces derniers ouvrent leur atlas par des fiches didactiques sur les cycles de l’eau et du carbone, s’échangeant entre quatre réservoirs naturels, atmosphère, biosphère, lithosphère et hydrosphère. L’équilibre énergétique, produit d’échanges entre le rayonnement solaire et de surface, mais aussi les phénomènes d’absorption et de réfléchissement, l’effet des nuages (parasol ou de serre en fonction de leur forme et de leur hauteur) ou encore la circulation océanique (le « tapis roulant océanique ») guidant des flots d’eau chaude et d’eau froide à travers le monde font ainsi l’objet de descriptions précises et instructives. L’albédo ou le pergélisol sont évidemment eux aussi évoqués par les auteurs, qui en explicitent d’ailleurs certaines « contradictions » : ainsi, par exemple, la déforestation nuit à la capture du CO2, mais renforce l’effet rafraîchissant de l’albédo. Une nouvelle preuve, s’il en fallait, que les questions climatiques sont complexes et étroitement emmêlées.

« Si nous continuons à augmenter les émissions de gaz à effet de serre, la hausse des températures moyennes pourrait atteindre + 4,8 °C en 2100. » Le chapitre « Le Temps de l’action » permet de mieux comprendre comment agir (ou plutôt réagir). Cela passe naturellement par les études scrupuleuses des scénarios d’anticipation, une prise de conscience collective, une refonte de la gouvernance mondiale en matière climatique, mais aussi la recherche de financements (et de taxations appropriées), la remise en cause des choix énergétiques opérés jusque-là (le nucléaire est d’ailleurs davantage exposé comme une solution qu’un problème à l’heure où l’essentiel de l’électricité mondiale provient… du charbon), la géo-ingénierie ou l’édification de villes dites durables. Cet Atlas du climat en constitue une énième démonstration : le changement climatique est là. Ceux qui en discutent la réalité ne font que retarder la prise de conscience collective et les mesures politiques qui devront impérativement s’ensuivre. C’est un problème global, ignorant les frontières, mais tendant à renforcer les inégalités préexistantes (les maladies apparaissant seront moins bien soignées dans les pays pauvres, le Bangladesh fera partie des régions les plus touchées, etc.). Les auteurs ne disent pas autre chose lorsqu’ils concluent en ces termes : « Le changement climatique entraîne avec lui une reconsidération de la politique qui dépasse les frontières et fait grandir en universalité. »

Atlas du climat, François-Marie Bréon, Gilles Luneau, Jean Jouzel et Hugues Piolet
Autrement, octobre 2021, 96 pages

Note des lecteurs0 Note
4.5

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

Le Principe de Wellington : l’aveu en énigme

Le Principe de Wellington de Nathalie Léger : une commande de scénario sur l’aveu devient une enquête vertigineuse sur l’écriture, la vérité et les masques du « je ». Entre anagnorisis tragique, Wittgenstein, Emily Dickinson et imitation des personnages aimés, la narratrice-écrivaine explore les confins du langage et de la fiction, interroge les affres de la création et la culpabilité, et tisse une émouvante apologie de la relation entre frères et sœurs.

« Géographie du rap » : musique périphérique

Dans "Géographie du rap : Villes et scènes en France et aux États-Unis", le géographe Séverin Guillard étudie les signes et lignes de force qui relient les artistes à leurs villes, ainsi que les inégalités qui séparent les scènes locales des centres de l’industrie musicale. De Lille à Atlanta en passant par Paris, représenter un lieu, c’est aussi revendiquer sa place sur un échiquier complexe.

« Atlas des années 1960 » : les sixties expliquées et illustrées

Cent cartes pour parcourir une décennie que la mémoire tend parfois à réduire à ses refrains et à ses couleurs. Avec cet "Atlas des années 1960", Gordon Kerr et l’illustratrice Claire Rollet font voisiner l’effervescence culturelle, les conquêtes sociales et les lignes de fracture qui traversent le monde.