Le point sur les « Inégalités mondiales »

La réédition d’Inégalités mondiales, de Branko Milanovic, est l’occasion de prendre le pouls des fractures économiques à l’intérieur des pays, mais aussi à travers le monde.

Il n’est guère étonnant de retrouver Thomas Piketty dès la préface d’Inégalités mondiales. Dans une certaine mesure, le travail de Branko Milanovic vient compléter celui de l’économiste français. Ce qu’on a l’habitude d’en retenir en première intention, c’est cette fameuse courbe de l’éléphant, témoignant d’une croissance du revenu réel de la moitié la plus pauvre de l’humanité et, de l’autre extrémité, du décile supérieur, durant la période 1988-2008. L’ancien économiste en chef à la Banque mondiale explique très clairement que ce graphique atteste de trois phénomènes adjacents : la hausse des revenus des « ploutocrates mondiaux » (et surtout de l’élite occidentale), la captation de la croissance par les classes moyennes chinoises, indiennes, indonésiennes, thaïlandaises ou encore vietnamiennes, mais aussi le décrochage des classes moyennes occidentales, qui ont vu au mieux leurs revenus stagner. À ce stade, quelques conclusions peuvent déjà être tirées : la mondialisation est positive pour les uns et négative pour les autres ; en PIB par habitant, la Chine tend à rattraper les économies européennes, et notamment la Roumanie et la Bulgarie ; les plus riches captent l’essentiel des gains en dollars de la croissance mondiale.

Aux yeux de Branko Milanovic, Thomas Piketty et Simon Kuznets ne sont pas pleinement satisfaisants quand il s’agit d’analyser les phénomènes de divergence et de convergence économique. Si le premier a souligné le rôle des catastrophes dans l’émiettement du capital et que les théories du second peuvent être détournées et réinterprétées en vagues successives, l’évolution des inégalités s’explique selon l’auteur par la conjonction de facteurs multiples : les pièges malthusiens, les politiques redistributives, les guerres, le syndicalisme, les pressions sociales, le reste à partager au-delà du seuil de subsistance, les progrès technologiques, les épidémies, les rendements du capital, les crises financières ou encore la démocratisation de l’éducation ont tous voix au chapitre dès lors que l’on se penche sur les tenants et aboutissants des inégalités sociales. Branko Milanovic voit d’ailleurs dans les grandes périodes de mutation économique (du primaire au secondaire, du secondaire au tertiaire) l’une des causes de la hausse des inégalités (rentes, primes à l’éducation, etc.). Et il rappelle que la puissance des syndicats s’est étiolée quand ces derniers ont quitté les grandes usines pour des sociétés de services aux équipes morcelées.

Passionnant et parfaitement limpide, Inégalités mondiales est aussi l’occasion de quelques constats troublants : les classes moyennes asiatiques, et surtout chinoises, produisent les machines qui mettent les classes moyennes occidentales au chômage ; ce qui compte n’est plus tant d’être bien né, mais avant tout d’être né dans un pays riche ; les migrations humaines demeurent les grandes absentes de la mondialisation, puisque leur circulation apparaît bien plus chiche et contrôlée que celle des marchandises ou des capitaux ; la convergence mondiale doit être relativisée, car l’Afrique, en plein boom démographique, n’y participe pas ; l’homogamie, le rôle de l’argent dans les campagnes électorales ou encore le séparatisme social pourraient conduire à une accentuation des inégalités économiques. En somme, le tableau dressé par Branko Milanovic est transversal, inter- et intra-étatique. Il contient des zones d’ombre volontiers admises. Mais il a le mérite de rappeler le caractère cyclique des inégalités (comme de l’économie) et d’identifier les variables de nature à les affecter.

Inégalités mondiales, Branko Milanovic
La Découverte, août 2021, 336 pages

Note des lecteurs0 Note
4.5

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Toy Story 5 tire la corde vers l’infini et au-delà

"Toy Story 5" déçoit malgré une belle animation. Woody trahit sa fin du quatrième opus, Buzz reste secondaire et c'est Jessie qui porte tout le poids émotionnel du film. Un scénario qui ne décolle jamais, des décors paresseux... Disney a-t-il fini par essorer sa propre saga ?

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

Quelle place pour les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain ?

Sébastien David et Hélène Valmary dirigent aux PUR un ouvrage collectif intitulé Les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain. Ce dernier prend le blockbuster au sérieux : plus qu'un produit industriel ou le symptôme patenté de l’hégémonie Marvel, le super-héros y est analysé comme carrefour de formes, de gestes, de sons, de corps ou encore de croyances. Un laboratoire où le cinéma contemporain rejoue, parfois malgré lui, toute une histoire des images.

« Les Trois Maisons de Michel Foucault » : les demeures de la pensée

Avec "Les Trois Maisons de Michel Foucault", les Presses universitaires de Rennes prennent le parti d'explorer le philosophe français à travers Poitiers, Vendeuvre et Verrue. Le livre transforme ces lieux de vie en véritables chambres d’écho de son œuvre. Une manière singulière, remarquablement incarnée, d’approcher une pensée souvent réduite à ses concepts les plus célèbres.

Léa Lahannier dans les entrailles du cinéma d’horreur français

Avec "Au bord de l’abîme : où en est le cinéma d’horreur français ?", Léa Lahannier entreprend un état des lieux du genre horrifique hexagonal. Elle en exhume la mémoire cinématographique, les motifs, les contradictions et les métamorphoses. C'est à découvrir aux éditions LettMotif.