« Les Excentrés » : regard sur les poètes modernistes américains

Spécialiste de littérature américaine et de Gertrude Stein, Chloé Thomas publie aux éditions CNRS un ouvrage consacré à la poésie américaine du XXe siècle.

Si la poésie moderniste américaine est définie a posteriori, divisée en chapelles et relativement lâche quant à ses fondamentaux, certaines de ses figures de proue n’en ont pas moins acquis une renommée internationale : T.S. Eliot, H.D., Wallace Stevens, Marianne Moore, Gertrude Stein, William Carlos Williams ou Ezra Pound se sont en effet tous signalés à travers des textes battant en brèche les traditions littéraires. Dans un essai dense et très documenté, Chloé Thomas revient précisément sur le caractère excentré de ces auteurs modernistes. Elle se penche sur des poètes nés à la fin du XIXe siècle aux États-Unis, opérant un schisme avec la genteel tradition classique et élitiste, porteurs d’un souffle nouveau et d’une certaine radicalité formelle.

Ce qu’il est important de comprendre, c’est que le statut de ces auteurs différait parfois grandement. Wallace Stevens et William Carlos Williams ne vivaient par exemple pas de leur plume. Chloé Thomas explique qu’ils faisaient l’objet d’une marginalité relative dans un champ littéraire dominé par d’autres. Autre fait notable : beaucoup de ces poètes, de T.S. Eliot à H.D. en passant par Gertrude Stein ou Ezra Pound, connurent l’exil, le plus souvent à Londres ou à Paris. Leur art est un poste d’observation privilégié à partir duquel on peut voir deux continents prendre langue l’un avec l’autre. Le cosmopolitisme touche aussi aux rencontres séminales (Picasso, Hemingway, Duchamp, Man Ray…) ou aux revues (sur lesquelles l’auteure revient abondamment).

L’imagisme, le vorticisme et l’objectivisme sont autant d’« instants bruyants » qui ont marqué l’histoire de la poésie moderniste. Si Chloé Thomas revient successivement sur chacun d’entre eux, elle définit le mouvement littéraire qui nous intéresse par d’autres moyens : une émulation créatrice, des destins croisés, le rejet de la poésie victorienne et bucolique, la liberté métrique, les expérimentations structurelles, la musicalité des vers, une influence de la France (Mallarmé et Laforgue sont des modèles « vers-libristes »)… Difficile en revanche de s’accorder sur des références communes ou des modi operandi uniques, tant les idiosyncrasies semblent prévaloir. T.S. Eliot s’européanise, contrairement à Gertrude Stein. William Carlos Williams préfère la seconde au premier, qu’il jalouse probablement un peu, et dont il regrette le rôle de porte-étendard de la poésie moderniste.

Ces auteurs devront pour la plupart attendre les années 1930, et même parfois l’après-Seconde guerre mondiale, pour se voir sacralisés : on décerne par exemple à T.S. Eliot le Prix Nobel de littérature ou à Wallace Stevens et William Carlos Williams le Pulitzer de poésie. Tandis qu’elle présente l’essence de la poésie moderniste, au fil de ses pérégrinations littéraires, Chloé Thomas se penche sur plusieurs textes, les analyse et les met en regard. Prenons le motif de la ville : Williams y voit une modernité impersonnelle, H.D. des villes tendues vers le ciel et jonchées de déchets, Sandburg des bruits et des odeurs… Chez Eliot, il n’y a même plus d’idéal bucolique et jeffersonien, plus de pendant à la ville. Les enchaînements, césures, diagrammes, distiques, idiomes, la poésie lyrique ou en prose, courte ou longue, les intertextualités, l’hermétisme, les méta-discours, le travail sémiologique sont autant d’éléments sur lesquels s’arrête avec érudition Chloé Thomas.

Cette dernière n’oublie pas de souligner que pour les poètes modernistes, l’Europe fut un terrain de jeu bien plus favorable que les États-Unis, qui apparaissaient alors infériorisés face à l’émulation culturelle du vieux continent. Mais les séjours loin de leurs contrées d’origine n’ont pas toujours été bénéfiques pour ces auteurs et leur rayonnement. En témoignent les expériences vécues par Gertrude Stein ou Ezra Pound, prisonniers de controverses au sujet de leurs sympathies respectives pour Pétain et Mussolini. Pour la petite histoire, Pound, qui voyait dans le fascisme le moyen de mettre fin aux conservatismes artistiques, passera ensuite treize années dans un hôpital psychiatrique américain.

Les Excentrés : Poètes modernistes américains, Chloé Thomas
CNRS Éditions, juin 2021, 270 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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