Festival de Cannes 2021 #4 : La Fièvre de Petrov, Compartiment N°6, Neptune Frost…

Alors que la première semaine du Festival de Cannes s’achève bientôt, LeMagduCiné continue son voyage au travers des différentes sections de cette édition 2021. Pour ce quatrième rendez vous, nous vous parlons entre autres de La Fièvre de Petrov de Kirill Serebrennikov ou même de Compartiment N°6 de Juho Kuosmanen.

Compartiment N°6 de Juho Kuosmanen (Compétition)

Compartiment N°6 n’est sans doute pas l’œuvre la plus ambitieuse de cette compétition.  Au premier abord, elle n’a pas l’envergure thématique souhaitée. Pourtant. Entre le road movie, le feel good movie et la romance inhabituelle, il est difficile de ne pas tomber amoureux de ce duo un brin marginal dont l’empathie s’avère immédiate. Linéaire comme les rails d’un train, atypique dans son décorum (un compartiment d’un train), quoiqu’un peu fébrile dans l’utilisation esthétique de cet environnement ferroviaire, Compartiment N°6 affiche une certaine vitalité et une ironie assez pudique dans ce portrait attachant d’une rencontre inédite, utilisant alors les symboles du road movie (errance, compréhension de soi) et ceux de la romance (attachement, doute, sentiment). Avec une photographie qui sublime les paysages environnants, notamment dans les 15 dernières minutes qui sont d’une beauté à couper le souffle, un casting qui fait autant rire que pleurer puis un récit en ligne droite qui aurait malgré tout mérité quelques coupures pour intensifier cette vraie fausse idylle, Juho Kuosmanen arrive à étonner et à amener son récit dans des endroits inattendus. On reprendra bien un petit verre de vodka. 

Sébastien Guilhermet

La Fièvre de Petrov de Kirill Serebrennikov (Compétition)

Après avoir bousculé les cinéphiles mélomanes avec son très applaudi Leto, Kirill Serebrennikov présente son nouveau film en Compétition, La Fièvre de Petrov. Longue virée de 2h25 à la réalisation en roue libre, le film commence par une scène puissante en plan-séquence, où l’on découvre une Russie sale, violente, vulgaire, malsaine où règnent alcool, meurtres et insécurité. Un univers à la frontière de l’onirisme, rythmé par les hallucinations et les cauchemars, dans lequel déambulent des personnages insaisissables et désabusés par l’existence. Les enjeux sont obscurs, les personnages se confondent dans l’enchevêtrement des temporalités ; la mise en scène se veut virtuose mais participe en réalité à rendre le récit encore plus confus. Un grand sentiment de gratuité nous empare devant cet exercice de style ultra immersif mais qui ne paraît rien raconter. On essaie d’interpréter les symboles, de trouver les métaphores – en vain. Quelques arcs narratifs surnagent, comme cette intimité familiale avec une mère en proie à des accès sanguinaires, un père malade qui se réfugie dans la beuverie, et un enfant au destin incertain. Les moments musicaux sont bons, avec des reprises de Vivaldi à l’accordéon ou des chants russes interprétés en chœur. On repensera aussi à cette scène de sexe au milieu d’une bibliothèque, à la mise en scène parfaite, et consécutive à un tabassage d’ivrogne plutôt burlesque. Car l’absurde domine La Fièvre de Petrov, conférant à quelques séquences un grain de folie bienvenu. Mais à côté de cela, l’émotion est absente, l’implication du spectateur envers les personnages quasi inexistante, et on en sort avec l’impression d’avoir assisté à une leçon de cinéma, mais sans jamais avoir pu franchir la barrière de l’écran.

Jules Chambry

 

Ali et Ava de Clio Barnard (Quinzaine des Réalisateurs)

Dans les pas de Stephen Frears ou de Richard Curtis, le film de Clio Barnard est le récit d’une histoire d’amour dans de petits quartiers prolétaires : derrière le drame, que chacun des deux tourtereaux a pu vivre, Ali et Ava nous embarque dans une romance musicale et détonnante qui sent bon la confiance en soi. C’est frais, entrainant, quoiqu’un peu linéaire dans son récit. Pourtant le scénario a l’intelligence de bien amener ses révélations, sans en faire un moyen d’attirer l’émotion : l’œuvre compile quelques scènes attendues mais le casting empoche le magot. Avec sa mise en scène qui porte sur l’âpreté des personnages, il est question d’éveil de soi et de prise de décision. Dans un milieu social compliqué, entre pauvreté, délinquance, et racisme déguisé, Clio Barnard fait l’état des lieux d’un environnement qui se sert les coudes et qui voit les codes de la sphère familiale évoluer. Sans que le film n’atteigne des sommets d’émotion à cause d’un déroulé conventionnel et didactique, ce duo n’en reste pas moins attachant et libérateur, loin des romances idéales qu’on a l’habitude de nous servir. Un sens du réel qui rafraîchit les coeurs. 

Sébastien Guilhermet

Neptune Frost de Saul Williams et Anisia Uzeyman (Quinzaine des Réalisateurs)

Chaque festival offre son lot de surprises, mais aussi de déceptions. Neptune Frost de Saul Williams avait tout pour plaire, a priori : une comédie musicale de science-fiction aux accents punks et cybernétiques, et au propos résolument anti-système. Neptune Frost est en réalité un calvaire d’1h45 qui en paraît le double, sorte de succession de clips de musique pour la plupart très laids, aux textes à pleurer de bêtise et aux chorégraphies franchement ridicules. La scène d’introduction était pourtant pas mal, mais la suite touche des fonds insoupçonnés. Les costumes bricolés aux couleurs fluorescentes, les longues séquences de transe collective et les multiples saillies politiques sous forme d’incantations, donnent plus envie de dormir que de danser ou même se révolter. Car le propos (la domination occidentale sur l’Afrique, l’aliénation au numérique…) paraît écrit par un adolescent vaguement rebelle, et toute sa potentielle force est noyée dans un esthétisme auteurisant et une posture « punk » pas crédible pour un sou. Les fans diront qu’il faut se laisser porter, se laisser prendre par l’hypnose et ne pas chercher trop de sens ou de profondeur… Tant mieux pour ceux sur qui le film fonctionne. En l’état, Neptune Frost nous a fait l’effet d’un remake de Sur le globe d’argent mais écrit et mis en scène par Arielle Dombasle. Une horreur.

Jules Chambry

Festival

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