Promising Young Woman d’ Emerald Fennell : une comédie noire, mais pop

Promising Young Woman d’Emerald Fennell est un premier film très prometteur. Comme un oignon délicat, il dévoile couche après couche des petits et grands bonheurs qui subissent malgré tout un léger faux rythme empêchant la fluidité complète de l’ensemble.

Synopsis :  Tout le monde s’entendait pour dire que Cassie était une jeune femme pleine d’avenir… jusqu’à ce qu’un évènement inattendu ne vienne tout bouleverser. Mais rien dans la vie de Cassie n’est en fait conforme aux apparences : elle est aussi intelligente que rusée, séduisante que calculatrice et mène une double vie dès la nuit tombée. Au cours de cette aventure passionnante, une rencontre inattendue va donner l’opportunité à Cassie de racheter les erreurs de son passé…

Les Hommes qui n’aimaient pas les femmes

Avec son Oscar du meilleur scénario original, Promising Young Woman, le premier film d’ Emerald Fennell, attire toute l’attention sur lui. Un revenge movie au féminin, aux antipodes du genre, sans violence, et avec le fait traumatique qui n’est évoqué qu’en creux.

Cassie (Carey Mulligan, toujours aussi rigoureuse) est une jeune femme aux deux visages. Le jour, elle est serveuse sans aucune conviction dans un petit café. La nuit, c’est tout autre chose ; aguicheuse, avinée, elle rentre tous les soirs avec un autre homme, un « mec bien » et chevaleresque qui finit toujours par tenter de prendre avantage de son ébriété. Un homme qui s’attire immanquablement les foudres de la jeune femme.

C’est ce qu’on voit en tout cas. Mais plus on avance dans le film, plus on démêle le vrai du faux. Ce qui est certain, c’est que Cassie n’est pas bien, dans un syndrome post-traumatique qui dure, qui dure. Sa meilleure amie depuis l’enfance a été la victime d’un harcèlement sexuel, et elle, la victime collatérale, pétrie injustement de culpabilité. Fennell s’appuie sur une valeur sûre avec Mulligan : toujours précise, elle campe impeccablement une Cassie d’abord perdue avant d’organiser sa vengeance quelque peu erratique du début en quelque chose de plus méthodique et jouissif jusqu’à son dénouement final spectaculaire .

Derrière cette intrigue centrale, Promising Young woman s’organise autour d’un discours féministe qu’on est toujours étonnée de rencontrer encore en 2021, après les sursauts #MeToo et autres. On est toujours étonnée de voir combien les choses doivent continuer d’être martelées… Fennell commence par une scène assez ironique de dance-floor où elle filme de jeunes cadres en afterwork dégoisant sur une collègue, traitée de chochotte et de pleurnicharde. La scène est ironique, car la manière de filmer presque lascivement ces hommes qui se trémoussent sur la piste fait évidemment écho à la manière dont les hommes regardent les femmes. C’est plus ou moins subtil, plus ou moins déguisé, mais c’est là,  et le parti pris de la cinéaste sera constant tout au long du film, sans jamais être agressif.

Ce discours n’est cependant pas manichéen envers les hommes : un avocat repentant représente la société ; une femme de pouvoir (Connie Britton), la doyenne de l’université où ont eu lieu les faits, est  droite dans ses bottes et continue de nier sa part de responsabilité ; une « amie » issue de ce passé douloureux est complice par son silence (Nina et Cassie étaient ses camarades en fac de médecine  jusqu’à ce que les deux amies arrêtent leurs études prometteuses  pour les raisons qu’on devine)… Les problèmes que Nina a vécus sont systémiques, ils sont ancrés dans notre monde, dans notre fonctionnement, et quand Cassie lâche à  certains : « je vous pardonne », on ressent toute son  impuissance à faire bouger les lignes.

Malgré les apparences, malgré une protagoniste apathique, averse à la vie, toute entière tournée vers son projet de vengeance, Promising Young Woman est un film drôle par moments. Son ironie sous-jacente, le détournement  de thèmes pop, comme Toxic de Britney Spears, ou Stars are blind de Paris Hilton sur lequel s’époumone l’amoureux de Cassie (interprété par un Bo Burnham plutôt hilarant) sont amusants. Carey Mulligan est juste parfaite comme à son habitude, les seconds rôles incisifs, à commencer par Laverne Cox qui apporte la légèreté dans le film. Le cas Cox mérite d’ailleurs que l’on s’y attarde : l’actrice explique qu’aucune indication dans le script qu’elle accepte ne montre que le personnage de Gail qu’elle joue, amie et patronne de Cassie, est noire et trans. Et aucune allusion n’y est faite pendant tout le film. Cette normalisation, cette inclusion tranquille fait partie du discours global de  la cinéaste qui fait de son film un véritable boîte à trésor.

Promising Young Woman a une sorte de faux rythme qui nuit un peu à sa fluidité, surtout dans sa première partie. Emerald Fennell enfonce des portes ouvertes parfois, mais sa sincérité traverse tout le film, et finalement, on ne s’ennuie jamais, il y a toujours quelque chose à glaner ici et là. Un Oscar bien mérité, tout comme tous les autres prix reçus par elle ou par Carey Mulligan.

Promising Young Woman– Bande annonce

 

Promising Young Woman – Fiche technique

Titre original : Promising Young Woman
Réalisateur : Emerald Fennell
Scénario : Emerald Fennell
Interprétation : Carey Mulligan (Cassandra), Jennifer Coolidge (Susan), Laverne Cox (Gail), Bo Burnham (Ryan), Christopher Mintz-Plasse (Neil), Alison Brie (Madison), Connie Britton (Doyenne Walker), Max Greenfield (Joe), Chris Lowell (Al Monroe)
Photographie : Benjamin Kracun
Montage : Frédéric Thoraval
Musique : Anthony Willis
Producteurs: Emerald Fennell, Ben Browning, Ashley Fox, Tom Ackerley, Josey McNamara, Margot Robbie, Coproducteur : Fiona Walsh
Maisons de production : Focus Features, FilmNation Entertainment, LuckyChap Entertainment
Distribution (France) : Universal International Picture France
Récompenses : Oscar du meilleur scénario original pour Emerald Fennell – 2021. Nombreuses autres récompenses pour E. Fennell et C. Mulligan
Durée : 113 min.
Genre : Drame
Date de sortie :  26 Mai 2021
Royaume-Uni | Etats-Unis – 2020

Note des lecteurs1 Note
3.5

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

L’Être aimé : l’autre « Abandon »

Prenant le point de départ du Valeur sentimentale de Joachim Trier, l'histoire d'un cinéaste qui tente de renouer avec sa fille par l'intermédiaire d'un projet cinématographique, Rodrigo Sorogoyen propose une tout autre approche. L'intensité de sa mise en scène raconte le poids d'un passé qui vient perturber le tournage. Un abandon qui hante ce père comme sa fille. Analyse, en cinq scènes fortes.

Mata : Mata Hantée

Avec "Mata", Rachel Lang (Mon légionnaire) plonge son héroïne dans les brumes de la DGSE, entre désert nigérien et labyrinthes déshumanisés. Eye Haïdara y incarne une espionne déchirée, animée par une quête de vérité aussi pure qu'impossible. Un film magnétique et troublant.

Cosmos : la splendeur modeste d’une rencontre

Dans Cosmos, Germinal Roaux filme la rencontre bouleversante entre un paysan maya et une intellectuelle en fin de vie. Une œuvre lente, poétique et sensorielle, où la nature, la mort et la transmission composent une intense expérience de cinéma.

Le Virtuose : accord majeur, impact mineur

Entre thriller de casse et drame intime, "Le Virtuose" joue sur plusieurs cordes à la fois, mais pas avec la même justesse. Daniel Roher signe une première fiction habitée par de vraies intentions, portée par un Leo Woodall magnétique, mais qui manque parfois de profondeur dans sa partition. Un film qu'on suit sans déplaisir, sans être mémorable pour autant.

Tout va super : Voir Habib et mourir

Drôle, subtil et bouleversant, Tout va super mêle comédie romantique et réflexion sur la fin de vie. Porté par une distribution éclatante (Hakim Jemili, Noémie Lvovsky, Marie Colomb, Camille Chamoux, Rudy Milstein), le nouveau film de Patrick Cassir a des airs de Blier en plus suave.
Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

Mata : Mata Hantée

Avec "Mata", Rachel Lang (Mon légionnaire) plonge son héroïne dans les brumes de la DGSE, entre désert nigérien et labyrinthes déshumanisés. Eye Haïdara y incarne une espionne déchirée, animée par une quête de vérité aussi pure qu'impossible. Un film magnétique et troublant.

Cosmos : la splendeur modeste d’une rencontre

Dans Cosmos, Germinal Roaux filme la rencontre bouleversante entre un paysan maya et une intellectuelle en fin de vie. Une œuvre lente, poétique et sensorielle, où la nature, la mort et la transmission composent une intense expérience de cinéma.

Le Virtuose : accord majeur, impact mineur

Entre thriller de casse et drame intime, "Le Virtuose" joue sur plusieurs cordes à la fois, mais pas avec la même justesse. Daniel Roher signe une première fiction habitée par de vraies intentions, portée par un Leo Woodall magnétique, mais qui manque parfois de profondeur dans sa partition. Un film qu'on suit sans déplaisir, sans être mémorable pour autant.