Hamnet, ou l’histoire méconnue de la femme et du fils de Shakespeare

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Entre 1598 et 1601, Shakespeare a écrit Hamlet. En 2020, Maggie O’Farrell complète le mythe par une réécriture de la réalité : Hamnet à noter qu’à époque, Hamnet et Hamlet constituent un seul et même prénom. Ce roman magistral, à l’ambiance très particulière, fait revivre un temps le fils unique de Shakespeare, qui mourut en 1596, âgé de onze ans, mais aussi sa mère et ses soeurs.

La romancière britannique s’intéresse à la rencontre entre le dramaturge et sa femme Anne Hathaway, – appelée Agnes dans le roman – au couple qu’ils formèrent et aux trois enfants qu’ils mirent au monde. Parmi eux, le jeune Hamnet dont le décès prématuré inspira à l’écrivain sa célèbre tragédie Hamlet et une citation qui demeure encore aujourd’hui la plus connue, « Être ou ne pas être », et qui pourrait se traduire par « Vivre ou mourir ». Tout un programme qui annonce déjà un immense roman, qui vient encore se compléter de l’écriture sublime de Maggie O’Farrell.

Hamnet, une ode à la nature et à la femme

Avant de nous conter le petit garçon Hamnet, le roman éponyme de Maggie O’Farrell se consacre à nous dépeindre un William Shakespeare (jamais nommé en tant que tel) à peine adulte, tombant amoureux d’Agnes, une jeune femme de la campagne, plus âgée que lui, primesautière et versée dans les remèdes naturels que d’aucuns qualifieraient de sorcellerie. Et c’est ainsi que Maggie O’Farrell installe son ambiance. Celle d’une existence qui s’épanouit dans les dernières années du Cinquecento, entre labeur et vie marquée par l’obéissance à une société austère. Pour Agnes, pourtant, il y a plus dans la vie que les conventions. C’est dans la nature qu’elle trouve ce qui lui manque : les plantes et les abeilles qui lui permettent de préparer les remèdes pour tous ceux qui frappent à sa porte.
Agnes est le personnage principal de ce roman qui suit toutes les étapes de sa vie ou presque. C’est à travers ses yeux que le grand William Shakespeare est aperçu.
Celui qu’on connaît comme un immense auteur, a, entre les pages de ce roman, une famille, une femme, des enfants et des parents – et pas toujours le beau rôle.
On a longtemps dit de Shakespeare, volage, qu’il n’aimait pas sa femme, mais cela n’a jamais été prouvé et peut résulter de mésinterprétations. Dans
Hamnet, Maggie O’Farrell choisit l’amour, jetant un nouveau regard sur l’immense écrivain, qui fut aussi, bien plus simplement, un époux et un père touché par le deuil.

Un livre à deux émotions

Hamnet est un roman fascinant, qu’il est difficile de poser. Il entraîne son lecteur dans la société de la petite ville de Stratford (aujourd’hui Stratford-upon-Avon), en Angleterre. La Haute-Renaissance est passée depuis cinquante ans, les femmes cachent leurs cheveux sous des coiffes, les épidémies de peste paralysent régulièrement le pays… Et pourtant, sous la plume de Maggie O’Farrell, la vie de jeunes mariés de William et Agnes apparaît douce, marquée par un amour tendre, et un autre amour, aussi sincère, celui qu’Agnes porte à la nature. L’écriture de Maggie O’Farrell est d’une beauté marquante, presqu’ensorcelante. Hamnet recèle une ambiance singulière, un rien mystique, entrant en parfaite résonance avec le coeur secret du lecteur, qui palpite quand lui est présenté une vie qui semble terriblement concrète. Pendant sa majeure partie, malgré l’ombre planante de la Mort Noire, Hamnet est un roman superbe, intense, mystérieux. Et puis, la maladie, la terrible peste, le sacrifice et le trépas s’invitent entre les pages autant qu’au sein de cette famille auparavant heureuse, et voici que la deuxième émotion apparaît. Hamnet devient alors un livre d’une immense tristesse, qui pourtant, aspire à la reconstruction. Celle de toute la famille, mais surtout celle d’Agnes, mère et épouse esseulée qui vit le deuil impossible de son petit garçon, tandis que son époux est à Londres où il joue ses comédies !

D’Hamnet à Hamlet… Ou l’inverse

Car le deuil du père, William, nous apparaît pendant un temps uniquement en filigrane et toujours à travers les yeux de sa femme. Celui-ci est absent mais l’on sent, contrairement à Agnes, murée dans sa colère, que le chagrin, s’il s’exprime différemment, s’exprime néanmoins dans le coeur de cet homme qui vit à Londres, loin de sa famille. Sous la plume de l’autrice, Agnes est dépeinte comme totalement coupée et désintéressée de l’essence de l’existence de son époux, inscrite dans le théâtre. Pour elle, il n’est ni un dramaturge, ni un comédien, ni Shakespeare, simplement William, son mari, fils d’un gantier de Stratford. Elle ne sait rien de son art, ni ne s’y intéresse.
Il y a quelque chose de fascinant à entrevoir un autre regard porté sur un personnage de l’histoire de la littérature qu’on connaît tel qu’immortalisé par les portraits de l’époque, à un âge déjà plus tout jeune : chauve, portant la fraise et l
a mode du début du XVIIème siècle. Shakespeare est ici le jeune William, trentenaire, père d’une famille qui ne sait rien du théâtre et s’en contrefiche.
Jusqu’à Hamlet, la tragédie dont le titre parvient aux oreilles d’Agnes, au fin fond de Stratford. Et c’est pour comprendre pourquoi son mari réutilise le nom de son fils sur scène qu’elle s’intéressera à l’autre vie de son époux, celle qu’il mène loin d’elle, au théâtre auquel il a voué son existence, mais aussi à sa manière de répondre à son deuil.
Quatre ans après la mort de son fils Hamnet, William Shakespeare écrit
Hamlet. La tragédie conte le chagrin terrible et le désir de vengeance que ressent Hamlet, jeune prince du Danemark dont le père, qui vient de mourir, lui apparaît sous la forme d’un spectre. Ainsi, Shakespeare a inversé les rôles, le père est mort, le fils demeure en vie. Un fils qui, tourmenté par le chagrin de la perte d’un être cher, se demande s’il ne vaut pas mieux mourir dans une tirade restée célèbre et qui commence par « Être ou ne pas être ? ». Un fils qui choisit la vie sans pour autant échapper à son sort, un spectre qui disparaît en lançant « Souviens-toi de moi ».

Avec Hamnet, Maggie O’Farrell signe un roman époustouflant qui touche du doigt les émotions humaines les plus enfouies. En plus d’être très belle, l’histoire est d’autant plus touchante qu’elle s’inspire de faits réels et qu’elle nous dévoile – au moyen d’une réécriture – l’homme qui a vécu derrière le nom de Shakespeare. Hamnet, mis en terre à onze ans, passé à la postérité sous la plume de son père dans Hamlet, est ressuscité une fois de plus, cette fois par la magnifique écriture de Maggie O’Farrell, qui fait également revenir à la vie, sous les traits d’Agnes, Anne Hathaway, simplement connue comme la femme de Shakespeare.
Hamnet est un roman marquant, touchant, unique, qui laissera une impression durable et intense à ses lecteurs. Sans doute l’un des plus beaux romans que vous lirez.

Hamnet, Maggie O’Farrell
Belfond, avril 2021, 368 pages

Women’s Prize For Fiction 2020
Meilleur livre 2020 du New York Times
Meilleur livre 2020 du Guardian
Meilleur livre 2020 de la New York Public Library
Prix du Livre de l’Année des Librairies Waterstones

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Sarah Anthony
Sarah Anthonyhttps://www.lemagducine.fr
Ecrivain et artiste, Sarah Anthony est copywriter freelance et a écrit au Mag de 2020 à fin 2023, elle y a notamment été responsable de deux rubriques : Arts & Culture (qu'elle a créée) et Séries. Son premier roman, La Saison sauvage, est disponible aux Editions Unicité depuis le 6 décembre 2022. Au sein de la rubrique Arts & Culture, Sarah a créé en janvier 2021 une chronique illustrée : l'Abécédaire artistique, qui a comptabilisé jusqu'à 20 000 lecteurs certains mois. En octobre 2023, l'Abécédaire artistique a été publié en livre et la chronique a pris fin en décembre de cette même année. Sarah Anthony se consacre désormais à l'écriture de son second roman. Plus d'infos : https://sarahanthonyfineart.com

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