Avec La Sirène, le Marchand et la Courtisane, Imogen Hermes Gowar livre un ouvrage qui tient à la fois du roman historique et de la fable

528 pages composent le livre publié en France par les éditions Belfond. Pas une n’est superflue pour nous conter cette histoire à la fois fabuleuse et somme toute très réaliste qui s’épanouit dans le Londres bourgeois de la fin du XVIIIème siècle.
Premier roman d’Imogen Hermes Gowar, La Sirène, le Marchand et la Courtisane est une œuvre qui n’aura aucune difficulté à trouver son public. Celles et ceux qui aiment les récits d’époque apprécieront la précision du texte. Ils ne seront pas le moins du monde dérangés par cette intrigue qui flirte avec le fantastique et s’inscrit très bien dans son temps – où sirènes et licornes n’avaient pas encore été tout à fait réfutées par la science…

Résumé : dans le Londres de 1785, le marchand Jonah Hancock hérite, en lieu de place de son bateau, d’une sirène pêchée en mer de Chine… Rapidement exposée dans Londres, elle suscite la venue de tous, se bousculant pour admirer la créature. Mr. Hancock devient « l’homme à la sirène », et, invité à une fête décadente, fait la connaissance de la courtisane Angelica Neal… La suite appartient au roman.

Un roman d’une indéniable qualité

La première force du texte est son écriture dans laquelle transparaît un naturel qu’on ne peut imiter. Imogen Hermes Gowar est manifestement une écrivaine née, pour laquelle l’exercice d’écrire – au sens d’associer des mots – se fait avec une grande facilité. Il n’y a rien de laborieux dans ce style fluide et beau, tantôt capable de sensibilité et tantôt très malin, en particulier dans son regard porté sur la société et la psychologie des personnages, sans complaisance. Parfaitement adaptée à l’époque, la plume d’Imogen Hermes Gowar nous fait parfois douter : le roman est-il une réédition d’un texte du XVIIIème siècle ? A-t-il vraiment été écrit en 2018 ?
Vient s’ajouter une précision historique à couper le souffle, notamment dans la profusion de détails sur la vie quotidienne dans le Londres de 1785. Rues, paysages, matériaux, habitudes (dont grivoises)… Rien n’est oublié. Les personnages sillonnent la ville de Londres et la banlieue de Deptford comme si un plan de l’époque avait été déroulé sous les lignes du texte. L’influence des études d’archéologie, d’anthropologie et d’Histoire de l’art de l’autrice, mais aussi ses expériences professionnelles dans des musées ont donné naissance à cette foule de caractéristiques, objets et détails historiques qui viennent rajouter au caractère de témoin d’une époque que porte ce livre. On apprécie d’autant plus cette précision que, bien loin d’alourdir le texte, elle est à l’origine d’une grande part de la beauté inhérente au récit.
On se régale aussi des considérations terre-à-terre et toutes matérielles des personnages, le marchand, la courtisane, la mère-maquerelle, toutes tournant autour d’un but commun : l’argent.

Une sirène, prétexte aux allées et venues des protagonistes

La Sirène, le Marchand et la Courtisane est un livre à plusieurs temps qui, en nous donnant l’impression de suivre le simple quotidien des personnages, certes bouleversé par l’arrivée inopinée de cette sirène, nous amène sans crier gare à suivre les évolutions de la fortune de chacun. Bonne ou mauvaise fortune née des échanges spéculatifs autour de cette sirène qui va être exposée aux yeux du Tout-Londres, comme une curiosité scientifique prétexte à tous les excès.

C’est ainsi que page, après, page, le lecteur voit sa propre curiosité elle aussi scellée aux allées et venues des protagonistes, espérant pour eux, s’amusant de leur naïveté, se réjouissant de leurs joies et s’inquiétant de leur peine. Le rythme est inégal ; c’est normal, il est à l’image d’une vie quotidienne qui apparaît parfois lente, parfois survoltée. Et lorsqu’il ralentit, comment ne pas se satisfaire de ces dialogues savoureux, de ces descriptions époustouflantes qui nous installent dans l’ambiance du roman ? Durant le temps que nécessitera la lecture des quelques 500 pages qui composent ce premier roman prometteur, le lecteur vivra perruques et cheveux poudrés, fiacres, alternance de misère sociale et d’éblouissement bourgeois… sans oublier une touche licencieuse dont raffole l’époque…

Du réalisme au réalisme magique…

La troisième partie, qui arrive sans être attendue, convoque pourtant le paroxysme de l’intérêt. On croirait l’histoire terminée, elle ne l’est pas du tout. Et voilà que derrière ce roman qui apparaissait somme toute très historique et anthropologique, paraît un versant qui touche davantage au rêve, au surnaturel. Les personnages, accompagnés du lecteur, glissent doucement dans un récit qui questionne subtilement une forme de morale, d’attachement à un idéal, qui défie le paraître, l’ambition et les désirs irraisonnés. Derrière son apparence de fable, son titre et son personnage irréel de sirène, le roman d’Imogen Hermes Gowar questionne un certain mode de vie, l’obsession et la place de chacun en ce bas-monde.
Pour ce faire, l’ouvrage prend, dans ses derniers chapitres, des accents qui ne détonneraient pas dans un récit estampillé de réalisme magique, voire un conte philosophique. À mesure qu’on approche de la fin, la tension monte, et le dénouement laisse place à une fin abrupte, merveilleuse manière pour l’autrice de nous replonger dans le réalisme du début, en nous faisant comprendre qu’au-delà des pages, pour ses personnages, la vie continue.

La Sirène, le Marchand et la Courtisane est un roman de haute facture. Son intrigue est habilement mise en mots par une écrivaine talentueuse qui maîtrise son sujet à fond. Imogen Hermes Gowar publie un premier roman sans la moindre fausse note. On ne peut que lui tracer une carrière littéraire qui mérite d’être suivie.

La Sirène, le Marchand et la Courtisane, Imogen Hermes Gowar
Editions Belfond, mars 2021, 528 pages
Finaliste de la Mslexia First Novel Competition
Shortlisté pour le Deborah Rogers Foundation Writer’s Award
et le Women Prize for Fiction

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.
Sarah Anthony
Sarah Anthonyhttps://www.lemagducine.fr
Ecrivain et artiste, Sarah Anthony est copywriter freelance et a écrit au Mag de 2020 à fin 2023, elle y a notamment été responsable de deux rubriques : Arts & Culture (qu'elle a créée) et Séries. Son premier roman, La Saison sauvage, est disponible aux Editions Unicité depuis le 6 décembre 2022. Au sein de la rubrique Arts & Culture, Sarah a créé en janvier 2021 une chronique illustrée : l'Abécédaire artistique, qui a comptabilisé jusqu'à 20 000 lecteurs certains mois. En octobre 2023, l'Abécédaire artistique a été publié en livre et la chronique a pris fin en décembre de cette même année. Sarah Anthony se consacre désormais à l'écriture de son second roman. Plus d'infos : https://sarahanthonyfineart.com

Le Principe de Wellington : l’aveu en énigme

Le Principe de Wellington de Nathalie Léger : une commande de scénario sur l’aveu devient une enquête vertigineuse sur l’écriture, la vérité et les masques du « je ». Entre anagnorisis tragique, Wittgenstein, Emily Dickinson et imitation des personnages aimés, la narratrice-écrivaine explore les confins du langage et de la fiction, interroge les affres de la création et la culpabilité, et tisse une émouvante apologie de la relation entre frères et sœurs.

« Géographie du rap » : musique périphérique

Dans "Géographie du rap : Villes et scènes en France et aux États-Unis", le géographe Séverin Guillard étudie les signes et lignes de force qui relient les artistes à leurs villes, ainsi que les inégalités qui séparent les scènes locales des centres de l’industrie musicale. De Lille à Atlanta en passant par Paris, représenter un lieu, c’est aussi revendiquer sa place sur un échiquier complexe.

« Atlas des années 1960 » : les sixties expliquées et illustrées

Cent cartes pour parcourir une décennie que la mémoire tend parfois à réduire à ses refrains et à ses couleurs. Avec cet "Atlas des années 1960", Gordon Kerr et l’illustratrice Claire Rollet font voisiner l’effervescence culturelle, les conquêtes sociales et les lignes de fracture qui traversent le monde.