Factice, d’Hanna Anthony : un premier roman passionnant sur l’amour 2.0

La crise existentielle de la pré-trentaine, la pression sociale quant au célibat, la difficulté paradoxale à construire des relations à l’heure des applications de rencontre, l’addiction aux réseaux sociaux et autres « paradis virtuels », les affres de la communication entre les individus… C’est de tout ceci que parle Factice, premier roman riche et prenant d’Hanna Anthony, sorti le 14 avril aux éditions Kiwi Romans.

Factice raconte une période de la vie de Nina, jeune parisienne de 27 ans au besoin affectif dévorant, encore meurtrie par les blessures d’une relation amoureuse passée, sorte de cicatrice originelle se rouvrant à l’aube de chaque nouvelle relation potentielle. Écumant les sites de rencontre, scrollant sur Instagram et autres réseaux sociaux la renvoyant sans cesse à sa condition de célibataire proche de la trentaine, Nina nous livre, à la première personne, ses questionnements existentiels, ses angoisses et ses aspirations. Elle se sent en décalage avec son époque, héroïne romantique en quête d’un amour absolu qui ne semble plus avoir sa place à l’heure des relations « sans prise de tête », sans engagement, sans lendemain.

« Ce qui brouille la communication sur les applications est la prédominance de la règle suivante : en tant que femme, on ne mentionne pas explicitement notre volonté profonde d’amour extraordinaire au risque de passer pour une tocarde et de subir le rejet de ces messieurs, apeurés par les menottes qu’ils entrevoient derrière ce vœu pieu. Pourquoi ? Parce qu’avec la démocratisation du sex friend, du plan cul – s’amuser, toujours s’amuser – il est devenu ringard de vouloir quelque chose de sérieux. C’est à cause de la société de consommation. L’engagement et l’exclusivité ne sont pas assez divertissants. Trop oppressifs. Du coup, il faut inventer un autre terme, trouver un prétexte pourri, une périphrase pour travestir la vérité et espérer approcher l’autre. Je n’indique jamais à mon interlocuteur que “Je cherche à me mettre en couple” ou que “J’aspire à quelque chose de sérieux”. Jamais, ô grand jamais ! Mais plutôt : “Je ne veux pas me prendre la tête, une belle rencontre et on verra comment ça évolue”. La désinvolture à l’état pur. La rencontre s’apparente ainsi à un tâtonnement, une partie d’échecs pendant laquelle chacun avance ses pions subrepticement pour finalement décoder la tactique de l’autre. »

Le roman se construit en deux parties, où la première n’est qu’une longue préparation contre-la-montre en vue d’un événement déterminant intervenant durant toute la seconde. En effet, l’horizon dramaturgique de Factice est le mariage de la meilleure amie de Nina, Marie, auquel elle n’envisage pas une seconde d’arriver en célibataire, craignant d’avance les jugements vis-à-vis de sa solitude alors même que tous les gens de son âge sont déjà « casés », ont tout un tas de projets et semblent bien lancés dans la vie de jeunes actifs. En d’autres termes, la pression sociale fait que Nina se doit d’arriver à ce mariage au bras d’un prince charmant, pour sauver à tout prix les apparences. La première partie du livre raconte dès lors les quelques mois précédant l’événement fatidique, durant lesquels Nina ira de rencontre en rencontre, avec d’abord le rêve de trouver l’âme sœur, puis rapidement l’espoir de ne trouver ne serait-ce qu’une relation temporaire mais suffisamment stable pour faire illusion le jour J.

La construction du récit permet de faire naître un certain suspense inhérent à cette course contre le temps à la fois belle et tragique. Belle, car l’envie de trouver l’amour est d’une sincérité absolue, d’un besoin vital d’aimer et d’être aimé. Tragique, car cette envie semble à chaque instant balayée par la réalité et renvoyée au rang de rêve, de vision idéaliste et ringarde, et finalement vue au rabais par la protagoniste. L’autrice sait admirablement ménager l’attente, la tension ; elle prend son temps pour donner corps et densité à chaque étape, chaque rencontre, chaque début de relation alors même que la plupart n’aboutiront à rien. Les rendez-vous sont décrits avec de nombreux détails, à travers la perception que Nina a de chaque scène ; les discussions, même (et surtout ?) les plus triviales sont rapportées, les signes d’attention interprétés comme si le personnage les vivait en même temps que nous. Et de ce fait, nous spectateurs, nous croyons à chaque instant que « cette fois, c’est la bonne ! », tant Nina a cette capacité à s’investir à fond dans ses relations, à idéaliser chaque homme en qui elle croit, malgré des retours à la réalité d’autant plus froids et violents lorsque ceux-ci s’avèrent être de sales types – ou plus généralement des garçons qui n’en valent pas la peine.

C’est cette idéalisation, cet investissement émotionnel qui permettent une énorme identification au personnage de Nina, qu’on soit un homme ou une femme, qu’on ait nous-mêmes fréquenté ou non des applications de rencontre, qu’on ait vécu ou non des situations similaires. On ressent vraiment chacun de ses états d’âme : la gêne et le malaise du premier contact, l’ivresse des sentiments naissants, l’indignation face à certains comportements, la résignation devant l’échec, mais aussi toutes les belles choses que ces relations, « factices » ou non, permettent de ressentir. En ce sens, l’écriture sait être très romantique – voire sensuelle – quand il s’agit de sublimer des moments de tendresse ou de bienveillance, mais aussi plus familière – voire amère – quand on sent les émotions négatives déborder. D’une manière générale, la proximité de Nina et du lecteur se joue dans ce besoin authentique de vider son sac, de mettre à nue sa sensibilité que le personnage (et peut-être l’autrice elle-même) semble avoir du mal à contenir parfois.

Pour ponctuer le récit des aventures amoureuses de Nina, les réflexions philosophiques ou sociologiques sur l’amour et le rapport qu’entretient toute une génération aux sites de rencontre permettent d’aiguiser notre regard et notre jugement, tant sur l’environnement de Nina que sur elle-même. Et c’est ce qui rend sa trajectoire et ses angoisses d’autant plus tragiques : car si elle a parfaitement conscience des mécanismes aliénants dans lesquels son quotidien est embourbé – elle est d’une lucidité admirable à ce sujet, et sait les analyser avec profondeur –, elle ne peut malgré tout s’empêcher de persister dans son aliénation et ses illusions anesthésiantes.

« Cette existence virtuelle occulte la platitude de la réalité, le bovarysme de ma vie. Et les cœurs qui rythment l’approbation de mes followers sont proportionnels à chaque centimètre carré de ma peau dévoilé. L’équation est simple. Les sommets enneigés d’une montagne majestueuse récoltent une cinquantaine de likes. Les collines de mon corps en bikini font exploser le compteur à l’infini. Autrefois, certains Amérindiens pensaient qu’on leur volait leur âme en les prenant en photographie. Aujourd’hui, c’est Instagram qui subtilise nos âmes. Et j’ai vendu la mienne au diable géant de la Silicon Valley : certains ont pour démon la cigarette, mon plaisir à moi provient de volées de likes et d’images retouchées. À chacun son filtre. »

Factice est la quête éperdue d’une altérité, d’un autre, d’un compagnon de route qui, à mesure que les pages défilent, semble devenir de plus en plus nébuleux et impersonnel, proprement fonctionnel. Et cette trajectoire à de quoi paraître cynique à bien des égards. Ce mariage, qui est l’horizon de la première partie, s’annonce comme un véritable Jugement Dernier, une Apocalypse qui déterminera si l’âme de Nina sera sauvée ou damnée, selon qu’elle se présentera en couple – donc « forcément » heureuse – ou toujours célibataire – donc « forcément » déprimée et ratée. Car en plus des regards pleins de jugement promis par cette cérémonie, l’autre enjeu sera la confrontation annoncée avec Louis, son ex-fiancé, qui doit être présent au mariage et qu’elle n’a pas revu depuis que leur relation s’est écroulée. Ce Louis, au même titre que le mariage, est présenté durant toute la première partie du livre alors même qu’il n’est pas encore là, réellement, dans le récit. Comme le mariage, il est un fil rouge habilement introduit en amont, dont les facettes sont progressivement distillées à l’occasion de « flashbacks » s’intégrant avec fluidité au récit du présent, tout en l’éclairant. Ces retours en arrière interviennent idéalement entre deux rendez-vous, voire parfois au milieu d’un rendez-vous tournant un peu en rond – et où Nina semble ailleurs, perdue dans ses réminiscences de Louis qui surgissent comme des fantômes –, et font office de prisme par lequel la narratrice appréhende toutes ses nouvelles relations.

Avec tout ce bagage dramatique intelligemment construit, le second acte du livre, dont il faut à tout prix préserver le mystère, sera proprement passionnant et terrifiant à la fois. On s’attend à ce que le personnage se prenne le mur de la réalité de plein fouet, et on ne sait pas nous-mêmes, au fond, si l’on préférerait que l’illusion fonctionne pour éviter que tout s’écroule, ou plutôt que tout s’écroule pour que la vérité triomphe et soit assumée comme telle. Dans tous les cas, les marivaudages iront bon train dans une sorte de relecture moderne des Jeux de l’amour et du hasard, où masques, mensonges et crainte que tout s’effondre trouveront un équilibre proprement haletant car fragile.

Factice est donc un premier roman admirable, très bien écrit et prenant de bout en bout, en plus d’offrir quelques précieuses réflexions plus existentielles, sans ne jamais tomber ni dans le ressentiment d’une époque certes douloureuse pour la narratrice, ni dans la lamentation ou la résignation. Le traitement réservé à son sujet de fond, à savoir la possibilité d’un amour fort et sincère à l’heure des sites de rencontre fonctionnant sur le modèle de la consommation et de la frivolité, est plein de justesse, de mesure et de lucidité. Si le portrait est souvent à charge, ce n’est jamais synonyme de rejet total : ce ne sont pas tant ces applications et ces réseaux sociaux qu’il faut jeter, c’est plutôt l’utilisation qu’on en fait qui doit être assainie, la valeur qu’on leur accorde qui doit être nuancée, pour pouvoir en tirer positivé et bienveillance tout en « vivant avec son temps ». Finalement, Factice est un livre touchant et attachant, qui permet à la fois une immersion totale et une prise de recul salutaire.

Factice, Hanna Anthony
Kiwi Romans, 14 avril 2021, 254 pages

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Jules Chambry
Jules Chambry
Cinéphile compulsif enfermé dans le cinéma d'antan, passionné de mélos des années 30, de comédies italiennes et de westerns de l'âge d'or. Mes influences vont de John Ford à Fellini, en passant par Ozu, Tati, Pasolini ou encore Capra. J'écris des articles trop longs.

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