« Sorcières !, disent-ils » : retour sur un jugement normatif

Personnage emblématique de la culture populaire, la sorcière est aujourd’hui récupérée par les mouvements féministes qui y voient, non sans raison, un double symbole d’émancipation et de misogynie. Très documentée, la bande dessinée Sorcières !, disent-ils éclaire l’histoire d’un mythe mortifère.

« Dans cette société de plus en plus patriarcale, l’assurance et l’expérience des femmes grisonnantes deviennent insupportables ; surtout si elles ne sont pas sous la tutelle d’un père ou d’un mari ! Savoir et pouvoir doivent rester entre les mains des hommes. » Ces propos sont prononcés par un chat noir qui fait office de narrateur et accompagne le lecteur tout au long d’un périple glaçant. Car il ne faut pas s’y tromper : malgré des dessins bon enfant aux couleurs légèrement désaturées, Sorcières !, disent-ils passe en revue quelques-uns des épisodes et des phénomènes les plus cruels de l’histoire humaine : les procès en sorcellerie, les condamnations arbitraires, les ordalies, la misogynie, l’interdiction faite aux femmes d’exercer la médecine, leur assignation à résidence au début de l’ère capitalistique, etc.

Boussarde, Théodora, Yolanda et Ermentrude exercent leurs talents au sein de leur communauté. Forgeron ou guérisseuse, elles vivent paisiblement jusqu’à ce que Jacob Sprenger et Henri Institoris, fils du pape Innocent VIII, arrivent dans leur campagne pourvus du Malleus Maleficarum, un guide anti-sorcellerie utile aux inquisiteurs de toutes sortes. Leur croisade est l’occasion pour Juliette Ihler et Singeon de sortir du mythe pour rallier une réalité plus navrante. Ainsi, la sorcière n’est pas tant cette vieille femme édentée au visage recouvert de poireaux qui se tient arquée sur un balai volant que cette femme émancipée, parfois reconnue pour ses vertus scientifiques, qu’on accuse sans autre forme de procès d’avoir couché avec le Diable. Parce qu’elles réalisent des tâches considérées comme dévolues aux hommes, parce qu’elles s’essaient à une forme de médecine, parce qu’elle sont en butte au patriarcat, on cherche en elles la marque du Diable et on les sacrifie au terme d’un processus aussi absurde que cruel.

Sorcières !, disent-ils raconte la peur des médecins-philosophes formés par l’Université d’être concurrencés par les guérisseuses, comment le libertinage a mené certaines femmes au bûcher, ce que l’enclôture et la privatisation des terres ont occasionné dans la collectivité, la manière dont le travail domestique a été confié aux femmes tout en étant complètement dévalorisé. Au XV et XVIIe siècle, 200 000 femmes auraient été accusées de sorcellerie ; la moitié d’entre elles en seraient mortes. Pis, on comptabiliserait en tout neuf millions de victimes en tenant compte de tous les jugements prononcés. Des villages entiers ont été décimés sous des prétextes fallacieux. L’album est une tentative de prendre langue avec ce passé funeste, de comprendre sur quels mécanismes reposaient les accusations en sorcellerie, de mesurer la postérité de ces femmes émancipées et considérées comme diaboliques. La sorcière se distingue avant tout par une volonté de s’affranchir des déterminismes sociaux. Elle a servi de variable d’ajustement religieux et capitalistique. Ses bourreaux, sous couvert de bien-pensance, ont contribué à colporter l’obscurantisme de seuil en seuil. C’est cette histoire effarante et tragique que Sorcières !, disent-ils raconte.

Aperçu : Sorcières !, disent-ils (Delcourt/Octopus)

Sorcières !, disent-ils, Juliette Ihler et Singeon
Delcourt/Octopus, mars 2021, 144 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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